Demain, une entreprise façonnée par l'homme augmenté ?
15,3 milliards de $
 
c'est le marché mondial des machines intelligentes d'ici à 2019 (1)
137 000 emplois
 
Le potentiel d'emplois créés par le big data en France d'ici 2020 (2)
150 000
 
Le nombre de cobots vendus dans le monde en 2020, contre 10 000 en 2016 (3)
Sources : (1)BCC Research, (2)Technologies Clefs 2020, (3)Barclay Equity Research
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Pour la première fois de son histoire, l'espèce humaine détient l'opportunité d'avoir une influence sur son évolution et sur sa propre descendance, à travers le binôme homme-machine et l'émergence d'un corps et d'un cerveau augmentés. Face à cet accroissement technologique des capacités humaines dans le réel, le numérique et le virtuel, l'intelligence augmentée fait entrer l'Homme dans une nouvelle civilisation. Alors que les conséquences de l'avènement inéluctable de l'homme ultraconnecté sur sa productivité, sa mobilité, sa réflexion et sa créativité sont encore inconnues, les effets de cette mutation se font déjà sentir. Nous n'en sommes qu'au début, une mutation est en marche.

En cause ? L'Intelligence artificielle (IA), les technologies virtuelles, l'Internet of Things (IoT), les objets connectés. L'ultra-numérisation de nos sociétés programme l'avènement de l'Homme augmenté. Espace de performance, de rassemblement social et de partage, l'entreprise est forcément au cœur de ces questions fondamentales. Dans sa mutation digitale en cours, elle s'approprie déjà la technologie pour créer les premiers modèles de l'Homme augmenté, grâce notamment, aux réalités virtuelle et augmentée et aux capteurs de données.

« Il est possible d'imaginer et de décliner les usages des réalités virtuelle et augmentée pour presque tous les métiers de l'entreprise. Cependant, seules les solutions économiquement viables, dont le retour sur investissement sera démontré à travers une amélioration de la productivité, de la qualité, de la sécurité, des conditions de travail, y trouveront leur place dans l'entreprise », explique Emmanuelle Garnaud-Gamache, directrice du développement international à l'Institut de recherche technologique b;>com. L'industrie aéronautique, automobile, ferroviaire, navale et de l'énergie, ainsi que les industries manufacturières sont pionnières dans le déploiement des solutions de réalité virtuelle (RV) pour réduire la durée et le coût des phases de conception. On commence aussi à trouver des systèmes de réalité augmentée (RA) dans les usines pour des tâches de contrôle qualité et, depuis peu, pour de l'assistance au montage ou à la maintenance. »

Le professionnel augmenté, déjà une réalité industrielle

 
Avec la diminution du prix de leurs supports, ces technologies devraient progressivement toucher un nombre croissant de secteurs. Par contre, elles devront encore progresser pour atteindre un niveau de confort d'usage et démontrer un risque sanitaire nul. « Le monde industriel, celui du bâtiment et des travaux publics comptent déjà des professionnels augmentés dans leurs équipes ! De même, le monde de la médecine et notamment de la chirurgie, déjà habitué à la cobotique (ou robotique collaborative), pourrait adopter rapidement les "super pouvoirs" de visualisation, d'analyse, d'aide au geste ou au diagnostic. À moyen terme, une multitude de métiers seront impactés, à travers des dispositifs intégrés dédiés à une tâche précise ou des périphériques RA ou RV connectés à un smartphone ou à un ordinateur », prédit Emmanuelle Garnaud-Gamache. 

Quid des capteurs d'émotions déjà utilisés par certaines marques en quête de marketing prédictif et customisés en temps réel, comme Uniqlo au Japon ? « L'analyse des émotions et du subconscient relève de l'intime et beaucoup de marques et d'entreprises refusent d'en avouer son usage.
 
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Il existe aujourd'hui plusieurs méthodes de mesure des émotions, comme l'EEG, le tracking des yeux et des pulsions cardiaques, mais pour qu'elles se développent, il faut clairement définir le but de leur utilisation et l'application de la data collectée », répond Kei Shimada, directeur global de l'innovation et du développement business chez Dentsu.

La prospective est un futur déjà mort

 
Dans ce paysage annonciateur d'un futur immuable, quelle sera la place de l'homme dans cette entreprise augmentée. Selon le Forum économique mondial de Davos, plusieurs millions d'emplois supplémentaires auront été remplacés ou seront occupés par des robots dans les quatre prochaines années. Dans son étude « Artificial Intelligence and Life in 2030 », l'université de Stanford, aux États-Unis, assure, de son côté, que l'intelligence artificielle va faire naître « un nombre croissant d'applications utiles pour nos sociétés et nos économies d'ici à 2030 », et que « l'automatisation va remplacer des tâches répétitives, mais pas forcément des emplois ».

 
 
« Le robot peut permettre de soulager l'homme dans certaines tâches, ce dernier se concentrant alors sur des choses à plus forte valeur humaine ajoutée »
  Pierre Louette - Directeur général délégué d'Orange


 
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L'homme augmenté peut-il donc être une réponse de l'homme à la prise de pouvoir de l'intelligence artificielle ? « On aura toujours besoin d'humains en plus de la robotisation. Le robot peut permettre de soulager l'homme dans certaines tâches, ce dernier se concentrant alors sur des choses à plus forte valeur humaine ajoutée. Cette valeur-là, il en reste beaucoup à inventer pour demain. Je rejoins le futurologue Bertrand de Jouvenel quand il dit que la prospective est un futur mort, rétorque Pierre Louette, DG délégué d'Orange. Nous ne sommes pas encore au stade des employés robotisés, même si j'ai entendu qu'un cabinet d'avocats avait annoncé vouloir acheter un robot juriste. » Il poursuit : « Orange développe des interfaces robotisées, par exemple dans l'après-vente, quand le robot vient cerner le besoin d'un client qui rentre dans une boutique. Mais on voit bien à quel point il y a une demande d'humain et c'est pour cela qu'aujourd'hui Orange n'est pas en situation de penser complètement à cette robotisation. » 
Le robot chirurgien
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L'augmentation physique irréversible, un mythe ?

 
Cela ne veut pas dire que l'employé Orange ne peut pas être augmenté par les nouvelles technologies. Après tout, le monde du travail peut très bien façonner un homme augmenté qui lui est dédié et qui réponde spécifiquement à ses problématiques. « Mais il faut clarifier la notion d'homme augmenté, ou surhomme, dont il est question ici, estime Raja Chatila, directeur de recherche au CNRS et directeur de l'ISIR. Pour parler de véritable augmentation, il faudrait que celle-ci soit physiquement irréversible. Des implants, des prothèses qui transforment physiquement ou mentalement l'homme, de manière définitive. Dans ce cas, je ne vois pas cela arriver. Non seulement parce que ce serait contraire à toute législation, mais aussi parce que ce serait inutile. Il serait certainement plus simple de concevoir des machines appropriées. »
 
 
« Il y aura des emplois qui vont disparaître et il y aura une augmentation de la productivité grâce à ces technologies »
  Raja Chatila - Directeur de recherche au CNRS et directeur de l'ISIR

Le défi de l'homme n'est-il donc pas de créer un travailleur augmenté qui soit complémentaire de l'intelligence artificielle ? « Le travail et l'emploi ont toujours été transformés par la création d'outils. À chaque fois, la technologie a à la fois détruit et créé des emplois. En général, le bilan est largement positif, répond Raja Chatila. Il y a néanmoins un décalage temporel entre la destruction et la création, et ce ne sont pas nécessairement les mêmes personnes qui gagnent d'un côté ce qu'elles ont perdu de l'autre. Le développement de la robotique et de l'IA va aussi créer des emplois. Je ne crois pas aux études qui prédisent des pertes massives d'emplois. À mon sens, il y aura des emplois qui vont disparaître et il y aura une augmentation de la productivité grâce à ces technologies. »
 
« Le défi de l'entreprise augmentée sera de répartir les rôles dans l'interaction. Homme-cobot. »
 
Alexis Girin, Responsable de l'équipe robotique, cobotique, et réalité augmentée de l'IRT Jules Verne de Nantes. 
L'entreprise va créer un surhomme à la capacité combinée du robot et de l'humain. Les deux sont complémentaires. Le robot est répétitif, endurant et bête, l'humain brouillon, peu endurant mais organisé, doté d'une capacité de réflexion et intelligent. Nous ne parlons pas ici d'un surhomme aux capacités cognitives augmentées, mais d'un surhomme aidé d'un cobot, ou robot collaboratif, qui exécutera les tâches où l'homme n'a pas de plus-value. Le robot va permettre précisément à l'homme de se recentrer sur cette plus-value. Le défi de l'entreprise augmentée sera donc de répartir les rôles dans l'interaction et de créer des HMI (interfaces homme-robot) compatibles avec le métier, donc utilisables par l'opérateur sans l'intermédiaire d'un roboticien. L'entreprise de demain sera façonnée par cette interaction. Le monde du travail et le fonctionnement exercé par l'homme en entreprise vont s'accompagner d'une montée en compétence obligatoire. Elle est rendue obligatoire par la concurrence entre l'homme augmenté, donc aidé d'un cobot, et l'homme non augmenté.

Que vaudraient les données sans l'homme ?

 
Arnaud Laroche
Associé EY
L'homme est au centre de la production de données, à travers ses interactions sociales, commerciales, comportementales... Toutes ces données n'ont de valeur que par ce qu'on leur fait dire et par les usages que l'on en fait. Le grand sujet est donc de savoir si l'intelligence artificielle, qui consiste à reproduire les mécanismes d'apprentissage du cerveau, va remplacer l'homme.

L'une des forces de l'homme reste sa capacité à se poser des questions sur la disruption et sur sa place dans son environnement, en intégrant une part de rationnel et d'irrationnel. Il n'est pas sûr que l'on invente une machine qui sera capable de se poser des questions sur elle-même ! Face au déferlement des données, l'homme a besoin de la puissance de calcul de la machine, mais dans un monde de plus en plus algorithmique, le danger serait de perdre la main sur la manière d'allouer les ressources, en en donnant trop à la machine et trop peu à l'homme. Ou alors que cette connaissance se concentre entre les mains de quelques experts dont on peut espérer qu'ils resteront bienveillants et pas seulement tournés vers leurs intérêts personnels.

La donnée est un actif qui a été trop longtemps négligé et qui est devenu un enjeu majeur, au centre des questions sur la réputation, la sécurité, la gouvernance... Si la data science n'est pensée qu'à partir de l'algorithme, cela ne fonctionnera pas. Les entreprises doivent être capables de faire travailler ensemble des profils différents pour valoriser intellectuellement leurs données, mettre l'entreprise en mouvement et animer tout un écosystème. 

L'approche par la data permet de piloter la gestion de l'entreprise, de détecter les dysfonctionnements, d'adapter la politique de prix des produits... Dans le retail, les sujets sur l'adaptation du niveau des prix des produits vont devenir de plus en plus importants. Sur le volet des ressources humaines, la data permet de modéliser le corps social de l'entreprise, les flux métiers ou encore les parcours professionnels.

Comment protéger les données personnelles dans un monde de plus en plus connecté ?

 
Fabrice Naftalski
Avocat associé EY
Le cadre juridique autour de la protection des données personnelles se renforce en Europe et partout dans le monde, du fait d'une plus grande sensibilisation des personnes concernées et des régulateurs. À charge pour les entreprises de respecter ces valeurs éthiques et de mettre en place un contrôle de conformité dans le temps. Il en va de leur réputation et de la confiance qu'ils veulent instaurer avec leurs clients.

Sur le marché des objets connectés, la multiplication des acteurs soulève un enjeu de traçabilité de la donnée et des acteurs qui la gèrent, mais aussi de contrôle de leur utilisation. Le premier écueil vient souvent du fait que l'information sur ce qui est fait des données récoltées n'est pas suffisamment claire. Dans les applications, on ne sait pas toujours qui va y avoir accès... En cas de demande de suppression, comment être certain que ce que le fabricant supprime sera supprimé par l'ensemble des acteurs de la chaîne ?

En matière de sécurité, la circulation de la donnée facilite les tentatives de hacking. Le nouveau règlement européen sur les données personnelles, qui sera d'application directe en mai 2018, va imposer beaucoup de nouvelles obligations. Il prévoit d'informer des failles de sécurité sous 72 heures, mais les entreprises mettent parfois plusieurs semaines ou plusieurs mois avant d'identifier une intrusion. D'où l'importance du concept de « Privacy by Design », qui incorpore la protection des données personnelles dès la conception du produit et lors de la première collecte des données. La certification par un tiers pourra aussi rassurer le consommateur car ces tiers seront vigilants sur la sécurité et sur la collecte des consentements. 

Les robots sont-ils les nouveaux assistants des salariés ?

 
Chris Lamberton
Robotic Process Automation Leader for EY
Chris Lamberton – Dans la grande majorité des entreprises, une bonne partie des salariés se consacre à des tâches vraiment très simples – et pas très passionnantes –, comme la saisie de données et le classement. Il y a une vingtaine d'années, beaucoup d'entreprises cherchaient à délocaliser ces tâches. Aujourd'hui, les robots peuvent réaliser le même travail sur un ordinateur de bureau ou un portable.

Un robot se révèle plus efficace à bien des égards, il peut fonctionner 24 heures sur 24, ne se plaint jamais, ne tombe pas malade, et il n'oublie jamais d'accomplir les tâches qui lui sont confiées. Les robots sont les nouveaux assistants des humains, ils permettent de se concentrer sur des tâches bien plus intéressantes.

La robotique peut servir à réduire les coûts, mais elle peut aussi transformer l'activité et offrir plus de valeur ajoutée. Elle renforce le potentiel de l'entreprise en réalisant des tâches qui n'étaient pas envisageables auparavant, ou en améliorant certaines activités comme les services aux clients.

Et quand une entreprise optimise ses ressources humaines, cela engendre une croissance de ses revenus.

Nous entrons tout juste dans la deuxième ère de la robotique, avec des robots cognitifs qui commencent à assumer des prestations ne nécessitant pas d'intervention humaine, par exemple quand on veut interroger un système de demande d'informations.  

Pour les robots, la prochaine étape consistera à comprendre les règles des processus grâce à la robotique cognitive, l'apprentissage automatique et l'intelligence artificielle.  

La plupart des entreprises en sont encore à la première phase, avec des robots qui réalisent des tâches simples en automatisant les vieux processus. Nous pouvons à présent numériser d'anciennes technologies en à peine quelques semaines, les robots rendent l'opération peu coûteuse.

Nous poussons les entreprises vers la deuxième phase, celle de la prestation de services. Il n'y a aucune excuse : chaque entreprise doit devenir une entreprise numérique.
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