Quelles intelligences pour l'industrie du futur ?
3,6 %
 
l'impact que les objets connectés associés au big data pourrait avoir sur la croissance du PIB français d'ici à 2020 (1)
88 %
 
des entreprises ont conscience de l'importance de la conception 3D. (2)
77 %
 
des dirigeants attendent de l'industrie du futur une amélioration de l'expérience client, le b2b2c (3)
Sources : (1) Institut Montaigne, (2) EDFutur, (3) EY aux Assises de l'industrie
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Ringardisant le concept américain de « Smart Industry » des années 1990, l'industrie du futur a terminé aujourd'hui sa phase de genèse. Elle fait déjà rimer les technologies industrielles avec la culture de la génération Y, celle des réseaux sociaux, des applications mobiles, de l'économie collaborative, de l'Internet des objets. L'usine de 2017 est devenue autant une plateforme digitale qu'un lieu de production.

Cette quatrième révolution industrielle, dont les bouleversements générés par les technologies ne s'arrêtent pas aux frontières de l'usine, « représente une formidable opportunité de repenser les produits, les process et les modèles d'affaires pour faire face aux défis économiques, sociaux ou environnementaux. Nous vivons une transformation beaucoup plus complète, un alliage de nouvelles technologies et de nouvelles méthodes de gouvernance d'entreprise », juge Philippe Darmayan, président de l'Alliance Industrie du futur.

« La quatrième évolution, à laquelle nous assisterions actuellement, repose sur l'extension massive du numérique et le développement d'une économie de la fonctionnalité. Sur les sites industriels, on assiste au développement d'un pilotage "intelligent" de la production, intégrant toute la chaîne de valeur et la relation avec le client », constate Thibaut Bidet-Mayer, auteur d'une étude minutieuse pour le think tank La Fabrique. L'idée selon laquelle l'industrie du futur n'est pas une technologie miracle, mais bien l'imbrication d'approches et de techniques nouvelles au service d'une meilleure organisation, est désormais largement adoptée. 

Une transformation des organisations de production

 
 
La volonté des entreprises d'améliorer l'efficacité, la réactivité et la flexibilité de leurs processus engendre l'obligation de s'appuyer sur la montée en compétence des collaborateurs. Si près de 60 % des entreprises ont modifié en profondeur leur organisation ou pensent le faire prochainement, les dirigeants sont conscients que le développement des compétences de leurs collaborateurs est justement la clé pour réussir leur transformation. Peut-être encore davantage que les technologies, les compétences et l'organisation seront-elles les gages d'une entrée réussie dans une nouvelle ère. 

« À ce jour, on constate que les entreprises agissent sur leur organisation, en axant sur l'amélioration de leur productivité, la baisse de leurs frais fixes et l'intégration de leurs systèmes d'information », assure Philippe Darmayan. « Avec le développement de l'industrie du futur, on assiste à une transformation des organisations de production pour rendre le système industriel plus robuste, résilient, capable de digérer l'intégration de nouveaux biens physiques dans ses chaînes », décrypte Hadrien Szigeti, Senior Business Planning Analyst chez Delmia (Dassault Systèmes). Dans cette mutation en cours, on passe d'un système de filières à des écosystèmes. La filière est un système vertical, alors que l'écosystème organise des relations croisées, collaboratives, beaucoup plus complexes et qui apportent beaucoup plus de valeur. 

« Dans certains groupes industriels, les cadres intermédiaires sont plus à risque que les ouvriers, car on n'aura bientôt plus besoin de trois étages de management. Par exemple, les ERP ont fait baisser le nombre de contrôleurs de gestion, mais leur rôle a lui nettement évolué. Le contrôleur est désormais au coeur de la machine en faisant l'intermédiaire entre le business unit et la finance. On peut faire l'analogie avec l'industrie du futur », explique Hadrien Szigeti.

Dans son rapport intitulé « Industrie 4.0, les leviers de la transformation », le Gimélec a mis en évidence les enjeux de l'usine du futur. Compétitivité, flexibilité, qualité et cybersécurité en sont les quatre piliers. La personnalisation de masse est, elle, une grande promesse : séduire les consommateurs avec des produits uniques. Au prix standard ? « La première transformation est celle des modes de consommation finale. Le consommateur veut plus de produits, plus souvent, moins chers, plus personnalisés. Or le système actuel craque de partout, car il n'est pas capable de répondre à cette demande. On voit par exemple des pannes machine qui, forcément, amenuisent la compétitivité. D'après une étude Cisco, pouvoir les anticiper permettrait de gagner en moyenne 5 % de capacité de production », développe Hadrien Szigeti.

Pour Franck Mercier, directeur du plan « Industrie du futur » chez Siemens, « l'outil de production actuel ne permet pas la production de masse personnalisée, il y a donc un surcoût obligatoire. Mais la personnalisation de masse dans l'industrie a commencé ».
 
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Adidas et sa Speed Factory à Ansbach, en Bavière en apportent l'exemple. La marque sportive a relocalisé une partie de sa production grâce à une usine totalement automatisée capable de produire des baskets en cinq semaines, contre deux ans parfois avec le système actuel.

Dans le futur, il y aura deux types de production

 
 
« Je pense qu'on peut aller à des produits sur mesure. Le constat unanime aujourd'hui chez les industriels, c'est que le low-cost et le premium marchent le mieux, les produits intermédiaires moins », confirme Olivier Albessard, directeur de marque chez Actemium, dédiée chez Vinci Energies au process industriel. « On peut imaginer que les sites de production vont se spécialiser de plus en plus, qu'à terme ils seront plus nombreux, plus petits, plus disséminés au coeur des bassins de consommation, avec notamment la généralisation des imprimantes 3D ultra-flexibles. Dans un pays donné, les prix vont converger avec les gains de productivité et la flexibilité de l'outil de production », poursuit-il.

« Dans le futur, on est en droit de penser qu'il y aura deux types de production : d'un côté la production de masse classique, de l'autre celle personnalisée, 100 % flexible et agile, mais moins compétitive en termes de coût de fabrication. Par contre, cela ne veut pas dire qu'elles seront moins rentables. L'industrie 4.0, c'est une nouvelle phase de développement, de compréhension, de programmation et d'interaction avec la robotisation, ça passe aussi par l'usage de la data en amont et en aval », ajoute Franck Mercier.
 
 



« Dans le futur, on est en droit de penser qu'il y aura deux types de production : d'un côté la production de masse classique, de l'autre celle personnalisée, 100 % flexible et agile, mais moins compétitive en termes de coût de fabrication. »
Franck Mercier -Directeur exécution plan 'Industrie du futur' chez Siemens
Quels seront les impacts sur le marché du travail ? « Les métiers de demain viendront de la libération du temps de travail induite par l'automatisation. Elle ne concerne pas que l'usine, mais aussi le mid-management.
 
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On va assister à une montée en gamme de postes plus valorisants qui obligeront à une formation quasi constante, seule à même de contribuer à une innovation permanente », répond Hadrien Szigeti.

La data analytics au coeur du 4.0

 
Internet des objets, configurateurs en ligne, impression 3D, big data, FabLabs, tablettes tactiles, applications mobiles : l'industrie 4.0 se nourrit aussi de la culture des geeks, des makers, des hackers. « Elle constitue une tendance de fond énorme, qui nous arrive dessus. Elle va avoir un impact, c'est certain. La question est de savoir quand et comment.», analyse Hadrien Szigeti. Pour lui, « les technologies sont donc un moyen de "dégouloter" l'usine, de la rendre plus flexible et plus efficace, mais ne sont pas une fin en soi. L'innovation viendra de l'humain, pas du robot ». Mais ce sont les algorithmes du data analytics qui vont permettre de cristalliser les informations afin de les rendre utilisables.
                    
« Le référentiel numérique représente le fil conducteur de tout ce que fabriquent les usines de l'industrie du futur. C'est la chaîne remontante de toutes les données que l'on capte. Celles qui sont remontées du terrain et analysées, notamment par le machine learning, pour créer de nouveaux scénarios de fonctionnement de l'usine », argumente Hadrien Szigeti.   
 
 
« Les technologies sont un moyen de "dégouloter" l'usine, de la rendre plus flexible et plus efficace, mais ne sont pas une fin en soi. L'innovation viendra de l'humain, pas du robot. »
Hadrien Szigeti -Senior Business Planning Analyst chez Delmia (Dassault Systèmes)

« La data analytics est au coeur du développement de l'industrie 4.0, qui devra envoyer ses données sur un cloud pour qu'elles puissent être analysée, afin d'anticiper et d'améliorer la production par l'intelligence artificielle », confirme Franck Mercier. Il conclut en citant un exemple concret : « Siemens capture des centaines de paramètres par éolienne en temps réel dans le cloud, fait du data analytics et analyse les prévisions météo pour améliorer la gestion de la maintenance de parcs éoliens. Cela permet d'optimiser la génération électrique de chaque éolienne ». Anticiper, c'est décidément une des clés de l'industrie de demain.
Un marché à forte croissance
Un marché à forte croissance
Marché mondial en forte croissance de l'internet des objets, estimé à plus de 1 500 milliards d'euros en 2020.
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97 421
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Nombre de personnes travaillant en France pour la R&D privée, très dynamique sur les questions relatives à l'Internet des Objets.
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76 %
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Le pourcentage des entreprises françaises pour qui l'intelligence artificielle est essentielle dans leur succès stratégique. La croissance à venir dépend de l'adoption massive des technologies IA pour 64%.
Le pourcentage des entreprises françaises pour qui l'intelligence artificielle est essentielle dans leur succès stratégique. La croissance à venir dépend de l'adoption massive des technologies IA pour 64%.
50 milliards d'euros
50 milliards d'euros
Le montant que veut mobiliser la Commission européenne en 2021 pour aider les fabricants à rentrer dans la course mondiale pour la 4ème révolution industrielle gouvernée par l'Internet des Objets.
Le montant que veut mobiliser la Commission européenne en 2021 pour aider les fabricants à rentrer dans la course mondiale pour la 4ème révolution industrielle gouvernée par l'Internet des Objets.





Comment les méthodes de conduite du changement peuvent-elles accompagner les transformations dans l'industrie ?

 
Alain Galloni
Associé EY Advisory
« Dans l'industrie du futur, la technologie ne sera plus l'apanage des équipes d'innovation, des bureaux d'études... Elle va irriguer totalement les ateliers et le terrain. Cette transformation nécessaire compte encore beaucoup d'inconnues, mais il est certain que nous entrons dans un monde où les processus industriels seront en constante évolution.

Les dirigeants doivent s'approprier ces enjeux qui ont un impact fort sur les aspects opérationnels. Le middle management devra aussi se repositionner et travailler davantage avec la machine. Il y a encore de grandes interrogations sur les effets à moyen ou long termes de technologies comme la réalité augmentée ou l'impression 3D dans les ateliers. Les logiques de temps réel et de transparence changent aussi la donne, y compris sur le suivi des erreurs. La data va projeter le secteur d'une culture d'analyse du passé à celle de l'anticipation...

Le capital humain restera central, car c'est lui qui adoptera ou refusera ces évolutions. Pour se projeter dans l'industrie du futur, il faut réussir à donner du sens à ces transformations, expliquer le travail à effectuer, mais aussi les enjeux en termes de compétitivité, de relocalisation des emplois au plus près de la consommation... La pédagogie doit être aussi inventive que la technologie. Le jeu peut être un bon moyen pour expliquer les différentes briques de l'usine intelligente ou pour mettre en scène des technologies assez futuristes.

En ce qui concerne les métiers et les compétences, il est essentiel d'identifier la part des collaborateurs qui accompagnera sans souci les mutations, celle qu'il faudra accompagner et celle qui ne pourra pas s'insérer dans ce processus. Ceux qui vont s'inscrire dans la transformation attendront une reconnaissance, y compris à travers leur rémunération.

Toutes ces grandes questions sont assez peu adressées aujourd'hui, mais il faut, a minima, tracer une feuille de route à partir de ce qui existe et se l'approprier. Ceux qui auront commencé à conduire le changement iront plus facilement vers d'autres technologies et d'autres modes d'organisation. »

Comment l'économie circulaire contribue-t-elle à la transformation des modes de production ?

 
Eric Mugnier
Associé EY, Sustainable performance & transformation
« Le monde industriel a pris conscience que nous vivons dans un monde fini en termes de ressources naturelles et d'occupation de l'espace. Les réserves accessibles de certains métaux, rares et courants (zinc, étain, argent...), seront épuisées dans cinquante ans, les pénuries d'eau deviendront de plus en plus fréquentes...

Ce constat signe la fin d'une économie linéaire basée sur l'extraction de ressources qui entrent dans la fabrication de produits que l'on consomme et que l'on jette. L'émergence d'une économie plus circulaire, qui met en œuvre des modes de production optimisant l'usage des matières premières et de l'énergie est aujourd'hui poussée par l'évolution erratique des prix, les réglementations et les taxes sur le carbone et les déchets, le soutien financier à la reprise des produits en fin de vie, mais aussi le glissement progressif d'une logique de propriété à une logique d'usage, où chacun ne veut payer que pour le service réellement rendu et non pour la possession ou la disponibilité permanente du bien ou du service.

L'économie circulaire est une opportunité concurrentielle pour qui la saisit, à la fois de réduction des coûts d'achat et de différenciation de l'offre.

Au cœur de cette économie de demain, l'éco-innovation des produits et des process. Il s'agit d'exploiter le juste nécessaire pour délivrer efficacement un usage / rendre un service en minimisant les impacts négatifs. La technologie et la connaissance progressent fortement dans ce domaine. A titre d'illustration, un bien est traditionnellement fabriqué à partir d'un bloc de matière que l'on élague pour façonner une pièce. L'impression 3D permet l'inverse : on « imprime » avec la quantité de matière dont on a besoin pour produire une pièce. Appliqué au "remanufacturing" (re-fabrication de produits neufs en maximisant l'intégration de produits récupérés et en remplaçant les pièces d'usure), alors que les gains obtenus par le remanufacturing rapport à la production d'appareils neufs sont quasi nuls pour un produit nécessitant des modifications importantes, l'éco-conception permet des gains de 30 à 50% sur le prix de revient car alors la conception des produits d'origine requiert peu de modifications à apporter au produit récupéré pour en re-commercialiser un neuf.

Côté différenciation, la production locale, le caractère durable (équitable, bio, renouvelable...) ou la réparabilité des produits ont des effets positifs sur l'emploi et la qualité de vie et deviennent des éléments de compétitivité hors prix que les fabricants mettent aujourd'hui en avant.

Toutes les sociétés qui seront capables de développer une vision stratégique autour de ces nouveaux modèles de performance, de tester des scénarii via des pilotes puis d'entrer dans une phase opérationnelle, arriveront à dégager une vraie différence et à développer une relation beaucoup plus forte avec leurs clients. »

De quels cyber-risques l'industrie du futur doit-elle se prémunir ?

 
Marc Ayadi
Associé EY en charge des expertises Cyber, Technology et Data
« L'usine du futur est une usine connectée. Les risques d'attaques sur des systèmes de contrôle informatiques et industriels deviennent majeurs, car ces systèmes sont devenus plus perméables et exposés que par le passé.

L'industrie n'a pas toujours organisé de cloisonnement entre son système industriel et son système de gestion. Un attaquant peut ainsi usurper l'identité d'un fournisseur, réussir une intrusion dans le système de gestion et intervenir sur le système industriel pour changer les paramètres de production, arrêter un site en fonctionnement, empêcher la maintenance des services, effacer la configuration des machines... Dans l'industrie du médicament, une modification des dosages peut avoir des conséquences dramatiques !

La supply chain est une autre source de risques. Les acteurs qui interviennent en amont de la chaîne de production ont des niveaux de protection variables et sont autant de cibles pour les malfaçons. Quand on met au point de nouveaux produits, il faut adopter une démarche de Security by Design dès que c'est possible. Dans ce cas, prévoir la sécurité du système dès sa conception peut devenir très coûteux, notamment car les objets connectés sont de nature extrêmement variable. Le périmètre à protéger des cyberattaques est immense et nous ne sommes qu'au début d'une salve qui va sans doute causer des dégâts majeurs, d'autant que le nombre d'experts en cybersécurité est insuffisant au regard des besoins. Alors que l'impact sur la réputation de l'entreprise peut être immense, il y a un retard de sensibilisation et de compréhension du monde industriel sur ces questions.

Il est urgent de construire des plans d'action à des coûts raisonnables : faire un inventaire des risques, des équipements, essayer de réduire le nombre de tiers ayant accès au système de l'entreprise, se former aux risques... »
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