« Qwant est une alternative aux univers fermés qui se développent sur le web »

Entretien : - Président de Qwant
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Sur le marché des moteurs de recherche, Éric Léandri, cofondateur de Qwant, se positionne avec une proposition alternative qui repose sur une conception du web ouverte, neutre et sans filtres et respecte la vie privée des internautes. Une stratégie gagnante pour le moteur de recherche européen qui a déjà séduit 36 millions d'internautes.

Pourquoi avoir lancé un moteur de recherche en contre-proposition à celui de Google ?

Éric Léandri - Jusqu'en 2009, ceux qui n'étaient pas référencés sur Google n'existaient pas sur Internet. Il y avait quelques propositions via AdWords, mais tout le reste en passait par le référencement naturel. À partir de 2009, Google ne s'est plus considéré comme un moteur de recherche mais comme un univers. D'autres univers sont nés dans la foulée autour de Facebook, Twitter, Orange... Or si on n'interconnecte plus les réseaux entre eux, on casse Internet. Avant de lancer Qwant, nous pensions qu'il était encore temps de proposer une alternative à ces univers fermés si nous étions capables d'interfacer le Web et le Web social. À partir de 2011, nous avons développé un moteur basé sur notre propre index, neutre vis-à-vis des différents réseaux sociaux, du Web et de nous-mêmes, qui ne traque pas ses utilisateurs. Ce souci d'éthique ne relève pas de notre propre vision mais de l'application d'un droit au respect de la vie privée, inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l'Homme en 1948, puis étendu à Internet et aux sociétés.

N'est-ce pas un peu ambitieux de s'attaquer à une proposition aussi dominante ?

E. L. - Sur le marché des moteurs de recherche, il y a essentiellement huit acteurs : Google et Microsoft, qui ont une présence mondiale, et quelques alternatives nationales comme Yandex en Russie, Naver en Corée du Sud, Yahoo Japon, Seznam en République tchèque, Baidu en Chine et Qwant en Europe. Google a 95 % du marché européen du « search », estimé à 25 Md€ par an. Si Qwant arrive à gagner 5 à 10 % de ce marché, cela nous permettrait d'atteindre de 1,25 à 2,5 Md€ de chiffre d'affaires par an, ce dont beaucoup d'entreprises se contenteraient ! Notre objectif à deux ans est d'atteindre 200 M€. Les tendances sont encourageantes puisque, sans plan de communication, nous sommes passés de 1 million de visiteurs uniques en 2013, à 3 millions en 2015 et à 36 millions en mars 2017. Nous ne cherchons pas à savoir quel est leur profil, ni à leur proposer une offre publicitaire ciblée. Nous sommes rémunérés au clic sur un modèle d'affiliation. C'est exactement ce que faisait Google de 1998 à 2009.

Que pensez-vous des récentes déclarations de Google qui a annoncé la mort du moteur de recherche traditionnel pour des solutions qui font une plus grande part à la voix ?

E. L. - C'est surtout une manière d'annoncer la mort de l'interface basée sur le texte pour une interface qui passe par la voix. Si on veut avoir une réponse à une question que l'on dicte, il faut bien conserver l'index du moteur de recherche. Sans index, le système n'a rien à comparer et ne peut rien reconnaître. On voit bien que, dès que l'on sort des applications de type shopping, des systèmes commandés par la voix comme Siri ou Amazon Echo montrent rapidement leurs limites. Demain, les interfaces vont se multiplier. Elles passeront par la voix, le mouvement des mains, la photo... Le vocal pourra être intéressant dans des cas d'usage particuliers. Il atteindra peut-être 50 % des recherches effectuées dans une voiture, mais il est difficilement adapté aux requêtes que l'on fait dans la rue ou dans un endroit où il y a du monde.

Les univers clos que vous décrivez ont fini par donner naissance à de véritables « autoroutes de l'Internet ». Qu'advient-il, dans ce contexte, d'Internet en tant que bibliothèque ouverte sur le monde ?

E. L. - Avec les réseaux sociaux, on est davantage dans des silos que sur des autoroutes parce qu'on peut toujours quitter une autoroute... Le but de ces plateformes est qu'il n'en reste qu'une à terme. Cela pose juste une question : a-t-on le droit de privatiser un bien commun ? Chez Qwant, nous pensons que non et nous ne sommes pas les seuls. Beaucoup d'acteurs partagent notre point de vue. En Corée du Sud, le moteur de recherche ultra-majoritaire ne peut même pas être installé par défaut sur Chrome. En Russie, il y a eu des procès et des lois pour lutter contre ce type de pratiques. En Europe, on veut faire respecter le principe de « Privacy by design », en demandant aux fabricants de concevoir des produits qui permettent d'installer des technologies respectueuses de la vie privée. Cela prend du temps mais, si les procédures en cours vont à leur terme et nous donnent raison, les Européens pourront choisir le moteur de recherche qui leur convient le mieux.

Axel Springer, la Banque européenne d'investissement (BEI) et la Caisse des Dépôts sont entrés au capital de Qwant. S'adosser à des acteurs de « l'ancienne économie » est-il un passage obligé pour une startup ?

E. L. - Les partenariats avec de grands groupes accélèrent le développement des startups. Si cela leur permet de faire du BtoC, c'est une bonne idée. Sinon, elles finissent souvent par faire du BtoB pour un seul groupe ou en marque blanche. Axel Springer avait besoin d'accélérer ses positions sur le numérique et de disrupter son marché. C'est aujourd'hui un groupe digital, qui fait 75 % de son Ebitda [excédent brut d'exploitation - NDLR] sur le Web. Quand nous avons cherché à lever des fonds, seuls huit groupes ont regardé notre dossier, dont les trois qui ont finalement investi. Pour créer un index européen garantissant le respect de la vie privée, nous avons été très exigeants sur le profil des investisseurs potentiels. Nous ne voulions pas d'acteur américain ni de fonds en lien avec un Gafa. Si nous faisons la moindre erreur sur l'éthique, il en sera terminé des moteurs de recherche européens. Nous ne pouvons pas nous permettre d'échouer alors que nous avons déjà pris 3 points de part de marché en 2016.

Dans quelle mesure la French Tech, dont Qwant est un acteur en PACA, a-t-elle permis d'accélérer le développement d'une nouvelle économie numérique ?

 E. L. - Avant la French Tech, chacun rencontrait des Américains, des Allemands, des Israéliens..., mais on travaillait surtout grâce au bouche-à-oreille. Aujourd'hui, il existe un véritable écosystème pour les startups. On trouve de bonnes idées et des gens compétents en bas de chez soi. Tout le monde s'entraide. Nous sommes en lien avec les chambres de commerce, avec Business France, les métropoles, les mairies, les régions, les ambassadeurs, etc., autrefois accessibles aux seuls grands groupes ou aux entreprises intermédiaires. Ce qui a été construit avec la French Tech, c'est bien, mais cela se fait souvent avec peu d'argent, surtout en région. Pour la saison 2, il faudra réussir à attirer plus de financements et, en saison 3, faire du BtoC. Il faudrait aussi créer une Euro Tech dotée de fonds européens. Décliner des versions linguistiques adaptées aux pays : comprendre les autres marchés, les lois des différents pays coûte énormément d'argent à une startup. Si les services étaient mieux centralisés, elles pourraient se développer plus facilement et créer un marché européen de l'innovation.

L'Open Internet Project (OIP), dont vous êtes coprésident, lutte contre les abus de position dominante des géants du Net. Où en est ce combat pour le développement de la nouvelle économie en Europe ?

E. L. - Chaque fois que c'est nécessaire, l'OIP porte plainte. Nous répondons aux demandes de la Commission européenne lors de l'instruction des dossiers... Il faut jouer sur tous les fronts. Et quand des secteurs économiques perdent une centaine d'emplois par mois face à certaines pratiques de la nouvelle économie, cela représente une valeur massive. C'est devenu une vraie guerre économique et de nombreux acteurs en ont déjà fait les frais. L'ubérisation, ce n'est rien d'autre qu'une paupérisation de l'économie ! Tant que les plateformes ne touchaient que les activités online, personne ne le voyait et personne ne le comprenait. Depuis que cela impacte l'économie traditionnelle, on se rend compte que cela peut toucher tout le monde. Grâce à Uber et aux taxis, les politiques se sont appropriés ces questions. Quitte, d'ailleurs, à surréagir avec des actions inappropriées parce qu'ils ne comprennent pas toujours toutes les implications. Sur ces sujets, il faut savoir raison garder et rendre la valeur où elle doit être rendue.
 
bio express
 
Éric Léandri , Président de Qwant
Ingénieur en informatique, Éric Léandri a fondé Qwant en 2011 avec ses associés Jean-Manuel Rozan et Patrick Constant. Il a commencé sa carrière au début des années 1990 au sein du groupe indien United Breweries, avant de créer la société Mediacom, spécialisée dans les transmissions de données par réseaux hertziens. Il dirige ensuite Trustmission, spécialiste de la dématérialisation de factures et de courriers, puis Mobilegov, un éditeur de logiciels d'authentification de données. Depuis octobre 2015, il est coprésident de l'Open Internet Project, qui regroupe des sociétés européennes voulant lutter contre certaines pratiques des géants d'Internet.
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