« Aujourd'hui, je ne vois aucun chômage technologique. Le vrai fléau, c'est l'immobilité sociale »

Propos recueillis par la rédaction questions de transformation - 14 septembre 2018

3
0
Le progrès technique, loin de détruire de l'emploi, en crée beaucoup plus. Les entreprises inventent même de nouveaux métiers. Toutefois, ce cercle vertueux fonctionne à condition que les gouvernements offrent à leur population des formations efficaces. Sous peine de pauvreté massive. À l'occasion de son dernier livre, Nicolas Bouzou donne aussi des recettes aux entreprises pour qu'elles cessent de faire fuir les meilleurs collaborateurs.

Aujourd'hui, le processus de destruction créatrice d'emplois fonctionne-t-il si bien ?

Je suis surpris de voir à quel point il fonctionne bien – globalement. La réalité du monde aujourd'hui, c'est le plein-emploi. Le chômage reste localisé dans certaines zones. Dans les pays qui emploient le plus de tech, l'économie recrée très rapidement des emplois. Normalement, les périodes de transition engendrent un chômage technologique, un phénomène mis en avant par Keynes, dans sa conférence de 1930, Lettre à nos petits-enfants. Il explique que le progrès technique détruit des emplois tout de suite alors qu'il faut du temps pour identifier de nouveaux besoins créateurs de travail. Mais aujourd'hui, ce chômage technologique, on ne le voit pas du tout ! On crée même des nouveaux métiers, comme en Californie, avec les pet-sitters [alter ego de la baby-sitter pour animaux de compagnie, NDLR]. C'est l'illustration de la théorie du déversement. La création d'un emploi très qualifié va générer des créations d'emplois peu qualifiés. Une personne aisée fera garder ses animaux, équipera sa maison, ira au restaurant, embauchera des coachs sportifs...

Ce phénomène du déversement ne risque-t-il pas d'enfermer une partie de la population dans la sous-qualification ?

Je ne m'inquiète pas pour eux, à condition qu'ils ne restent pas pet-sitters toute leur vie. Cette remarque paraît triviale, mais c'est l'illustration des théories d'un grand philosophe du XXe siècle, John Rawls, auteur de Théorie de la justice, en 1971. Il montre que les inégalités sont moralement justifiées si elles bénéficient aux personnes les plus pauvres. En bref, le vrai souci n'est pas que quelqu'un soit mal payé, c'est qu'il soit mal payé toute sa vie. Le vrai fléau, c'est l'immobilité sociale ! Les inégalités ne me traumatisent pas. En France, elles sont faibles et n'ont pas progressé, mais il existe aussi des familles avec trois générations de chômeurs... Je préférerais des inégalités plus fortes mais sans que personne ne reste rivé dans la pauvreté. Les inégalités doivent toutefois rencontrer des limites. Je me suis rendu récemment en Californie et j'en suis revenu très choqué. Quand vous voyez les « homeless » de San Francisco... Aux États-Unis comme chez nous, la solution passe forcément par des politiques publiques qui aideraient les gens à avoir des carrières évolutives. Le ou la pet-sitter, demain, devrait être capable d'entrer dans une entreprise ou de créer la sienne.

La formation professionnelle constitue donc une des clés de l'adaptation au changement technologique. Quels acteurs pourraient s'en charger en France ?

Avant de penser à l'offre de formation, je me demanderais plutôt : comment faire prendre conscience aux actifs de la nécessité à se former et des moyens dont ils disposent ? La réforme [votée le 1er août à l'Assemblée, NDLR] va dans ce sens puisque tout le monde bénéficiera d'un compte personnel de formation crédité avec de l'argent, et consultable via une application. Ensuite, pour orienter les formations, c'est-à-dire se projeter sur les compétences de demain, je ferais appel aux partenaires sociaux. Aujourd'hui, ils se placent bien trop dans la défense des avantages acquis et pas assez sur les grands sujets de transformation. Exemple avec la réforme de la SNCF. Outre le débat sur le statut des cheminots, ces derniers auraient pu se demander : quelles tâches exécutera un cheminot dans 15 ans ? Que peut-on négocier avec la direction pour monter en compétence ? La réalité, c'est que les syndicats sont très décrédibilisés : 5 % des salariés sont syndiqués dans le privé, le grand public en a une mauvaise image, et le pouvoir politique parvient à passer des réformes malgré eux. Ils jouent leur survie ! Ils doivent se positionner sur le monde du travail de demain. Cela vaut aussi pour les syndicats patronaux. 

Au cours des épisodes violents contre le progrès technique, l'innovation n'est-elle pas devenue le bouc émissaire de problèmes plus vastes ?

Les gens luttent en fait pour leur identité, car ils s'identifient à leur travail. Les canuts, des artisans du textile lyonnais qui se sont révoltés et ont détruit des métiers à tisser plus performants que les leurs, en 1830, disaient : « Ces nouveaux métiers à tisser détruisent nos métiers, nos savoir-faire... Ils nous détruisent nous-mêmes ! » Lors de mon récent séjour à Los Angeles, j'ai découvert des canuts modernes. Dans la ville, des startups comme Bird ont installé des trottinettes électriques en « free floating ». Mais, bien vite, et à ma grande surprise, j'en ai remarqué beaucoup de cassées, jetées dans la mer, enterrées dans le sable... Je me suis renseigné ; en réalité, les habitants se révoltent contre les trottinettes. Ces objets incarnent les startups. Bird en est une d'ailleurs, créée dans la Silicon Valley, par un ancien d'Uber et de Lyft. Les gens se disent : « Qu'est-ce que c'est que ces engins ?! Ces mecs de la Silicon Valley viennent mettre des trottinettes dans notre ville à nous ! Nous, on aime se déplacer en voiture et en skate. Pas en trottinette ! » C'est identitaire. Alors certes, les trottinettes ne menacent pas l'emploi des habitants, mais un psychologue m'a dit : « Les gens cassent par procuration les Gafa. » Les Gafa, qui, eux, menacent des emplois. Les trottinettes de Bird sont devenues le bouc émissaire du progrès technique, comme l'antique métier à tisser des canuts. 

L'activité humaine, sous l'effet du progrès technique, est la cause de dommages environnementaux immenses. Un chiffre : 80 % des insectes ont disparu en Europe en 30 ans. N'est-on pas en train de supprimer le deuxième mot de l'expression : « destruction créatrice » ?

Je suis tout à fait conscient de l'urgence environnementale. Le paradoxe, c'est que la seule réponse, c'est le progrès technique. Il n'y en a pas d'autres. Nous nous en sortirons grâce à plus d'efficacité énergétique, au big data, à l'intelligence artificielle, aux moyens de transport propres, aux énergies renouvelables. Je ne crois pas du tout à la réduction des besoins humains. Je suis d'accord avec bien des constats : il faut manger moins de viande, se chauffer moins  en hiver, moins prendre sa voiture... Mais inciter les gens à réduire leurs besoins me semble plus difficile, plus long et donc moins efficace que de faire confiance à l'innovation. On se lancerait dans quelque chose qu'on ne maîtrise pas et qu'on n'est pas sûr de réussir. On ne peut pas empêcher les gens de se déplacer et d'acheter une voiture. C'est presque une réalité anthropologique. Depuis 300 000 ans, depuis qu'homo sapiens existe, il a toujours cherché à améliorer ses conditions matérielles de vie. Et même si elles sont déjà excellentes, il voudra toujours les améliorer. Vous ne lui vendrez pas la décroissance.

Votre dernier livre, coécrit avec Julia de Funès, avance que les entreprises font aujourd'hui fuir les meilleurs collaborateurs. Pouvez-vous détailler les mécanismes à l'œuvre et comment y remédier ?

Il existe une contradiction au cœur des entreprises. Aujourd'hui, leur avantage compétitif vient du capital humain, de leurs meilleurs collaborateurs, c'est-à-dire de personnes qui peuvent résoudre des problèmes d'ordre très différent, et se montrer complémentaires des machines. Mais, dans le même temps, les entreprises d'aujourd'hui sont dominées par les process, par la peur et par l'aversion au risque. Cela se traduit par une inflation de reportings, de réunions, de séminaires bidon. Et justement, cette organisation fait fuir les meilleurs.

Comme solution, Julia de Funès et moi-même prônons au contraire un management basé sur la confiance et sur l'autonomie. Les meilleurs ne veulent pas remplir des reportings toute la journée. Ce changement passe par des évolutions très concrètes : division par trois du nombre de réunions ; les interdire après 15 heures ; réduction du nombre de managers ; suppression des PowerPoint ; minimum un jour de télétravail par semaine – je suis un grand promoteur du télétravail car il force à la confiance. L'impulsion du changement ne peut venir que de la direction générale, à travers une réforme centralisée, et non du management intermédiaire.
{POPUP_CONTENT}