« Dans l’industrie pharmaceutique, l’innovation sauve des vies ! »

Propos recueillis par la rédaction de Questions de transformation - 27 mai 2019

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Le groupe Janssen, qui regroupe la partie pharmaceutique de Johnson and Johnson, développe des médicaments dans des domaines hautement spécialisés : oncologie, hématologie, immunologie, neurosciences, maladies infectieuses, cardiovasculaires et métaboliques. Janssen France se tourne de plus en plus vers l'open innovation et s'ouvre à de nouvelles approches de recherche et développement, qui allient l'intelligence artificielle, l'analyse de la donnée en vie réelle et la détection des risques de développer une pathologie. De nouvelles préoccupations sur la satisfaction client permettent aussi d'optimiser les stratégies thérapeutiques.

Dans l'industrie pharmaceutique, l'innovation est cruciale pour la mise au point de nouveaux traitements. Comment garder une longueur d'avance et une capacité d'innovation suffisante ?

Emmanuelle Quilès – Janssen ne produit ni génériques ni médicaments sans valeur ajoutée, et n'investit donc que dans l'innovation. Le groupe y consacre 21 % de son chiffre d'affaires quand la moyenne de l'industrie est à 15 %. La France abrite le deuxième centre de recherche du groupe en Europe, avec 40 chercheurs à Val-de-Reuil, où ont d'ailleurs été découvertes trois molécules innovantes dans le VIH, la tuberculose et les tumeurs solides. Pour autant, notre R&D se tourne de plus en plus vers l'open innovation. En nous alliant avec des startups, des organismes publics ou d'autres grands groupes, nous serons en mesure de faire des découvertes et des développements plus puissants. Beaucoup de collaborations sont nouées au niveau international ou au niveau local dans la chimie, mais aussi sur tous les aspects de biotech ou de médecine. Nous échangeons avec les experts de notre Innovation Center, basé à Londres, qui évaluent la pertinence de partenariats que l'on pourrait nouer en France. Ainsi, nous avons récemment investi dans la startup Dreem, qui a développé des casques de surveillance du sommeil, et noué un accord avec Ad Scientiam pour développer une solution digitale d'évaluation des épisodes dépressifs.

Quelle est l'attractivité de la France en matière de R&D ? Le crédit d'impôt recherche est-il toujours aussi intéressant ?

E. Q. Ces sujets sont très importants car le groupe peut investir partout dans le monde et doit faire des choix. Mon rôle consiste donc à être l'ambassadrice de la France auprès de ma maison-mère. La France reste un pays attractif en matière de R&D car nous avons des chercheurs de haut niveau, une infrastructure importante et de qualité, une recherche clinique active sur les thématiques de demain, notamment en oncologie, des startups innovantes... Ce sont autant de critères qui font que l'écosystème est favorable. Le crédit impôt recherche (réduction d'impôts calculée sur la base des dépenses R&D engagées par les entreprises, ndlr) est indispensable et les pouvoirs publics le savent bien. Il n'y a d'ailleurs aucune volonté des politiques ou du gouvernement actuel de le remettre en cause.

La régulation du marché n'est-elle pas de nature à inciter les groupes pharmaceutiques à réduire la voilure en France, notamment dans la R&D ?

E. Q. Nous abordons régulièrement cette question absolument « clé » avec les pouvoirs publics à travers le Conseil stratégique des industries de santé. Il faut maintenir la pression sur la régulation par l'État des prix des médicaments. On entend toujours dire que le médicament coûte cher, or il ne représente que 15 % des dépenses de santé. Pourtant, on lui demande chaque année d'assumer la moitié des économies et l'industrie pharmaceutique évolue dans un marché qui ne croît pas. Ce n'est pas normal ! S'il n'y a plus de croissance, qui va investir dans le secteur ? Ni mon groupe, ni les investisseurs. Un autre point reste sensible : si on a le choix entre plusieurs pays, pourquoi lancer un médicament innovant en France, où il faut 500 jours pour mettre une nouveauté sur le marché, alors qu'il n'en faut que 100 en Allemagne ? Ces délais sont liés à des raisons strictement administratives. Il va falloir trouver des marges d'optimisation si on veut se rapprocher de l'objectif européen de 180 jours à horizon 2022. Janssen continue à lancer des médicaments en France mais ces délais constituent une perte de temps – ou de chance - pour les patients français ! Il faut aussi garder à l'esprit que les entreprises internationales qui investissent apprécient d'avoir une cohérence entre le discours et les faits. Si la France est une startup nation, elle doit accueillir favorablement les médicaments innovants sur son marché !

Qu'est-ce que cela implique, en interne, de diriger un groupe tourné vers l'innovation ?

 E. Q. – La transformation grâce à l'innovation n'est pas seulement numérique. Elle doit aussi se traduire dans l'état d'esprit des équipes, en commençant par le comité de direction qui doit aussi se former à la manière dont on développe aujourd'hui les produits. Nous nous ouvrons à de nouveaux profils, dont il faut expliquer le rôle au reste des équipes. Nous n'avons plus seulement besoin des habituels médecins-pharmaciens avec un MBA, mais aussi de data scientists ou de personnes en charge de la satisfaction client. Dès 2015, nous avons accentué nos démarches pour mieux communiquer à nos interlocuteurs médecins les messages autour du bon usage de nos médicaments. Cette démarche a été structurée début 2019 avec une équipe dédiée à la satisfaction client. C'est nouveau et, en ce qui nous concerne, cela consiste à construire une interaction plus suivie avec les médecins, en utilisant des outils modernes pour faire remonter de manière construite les difficultés rencontrées, avec le souci d'améliorer la situation en proposant des solutions adaptées.

Comment Janssen intègre-t-il la « médecine des 4P » (préventive, personnalisée, proactive et participative) dans son action ?

E. Q. – Avec nos produits, qui sont essentiellement utilisés en milieu hospitalier, nous ne voulons pas seulement faire quelque chose pour le patient, mais aussi avec le patient. Cela passe par une rédaction la plus claire et compréhensible possible du consentement éclairé pour les patients qui entrent dans un essai clinique, jusqu'aux réflexions sur le disease awareness (campagne de sensibilisation aux maladies, ndlr) pour mieux comprendre sa pathologie. Nous ne sommes pas seulement dans la médecine des 4P, mais plutôt dans la médecine des 6P, qui permet de changer de paradigme. Nous avons mis en place une plateforme - Disease Interception Accelerator (DIA) - pour déterminer en amont si une personne a un risque de développer telle ou telle pathologie, avec une notion de preuve via les tests sur les données en vie réelle.

Quelles avancées peut-on attendre de la collecte des données des patients « en vie réelle » ?

E. Q. – C'est extrêmement important et cette thématique était d'ailleurs au cœur de notre Datathon Janssen, organisé en avril dernier. Jusqu'à présent, nos modèles s'appuyaient sur les résultats des essais cliniques, réalisés sur des patients avec des profils particuliers et extrêmement bien mesurés. Mais cela ne correspond pas du tout à ce qui se passe dans la vie réelle. Il est important de rester en interaction avec les patients pour pouvoir montrer la pertinence des médicaments que l'on met à disposition dans une population moins ciblée, et voir comment adapter les stratégies thérapeutiques sur le long terme. Dans le cadre de la stratégie de transformation du système de santé « Ma santé 2022 », il a été clairement exprimé qu'il faudrait accélérer le virage numérique. Ce qui compte aujourd'hui, c'est de pouvoir récupérer les données cliniques, d'arriver à partager et à croiser des bases de données réparties sur des logiciels différents, accepter que le public et le privé partagent leurs données, créer des algorithmes qui permettent de suivre les évolutions des patients et de leurs pathologies.

Quels sont vos investissements dans l'IA ?

E. Q. L'IA est clé car il y a aujourd'hui tellement de données que cela dépasse les capacités de traitement de l'humain. Chez Janssen France, nous avons au moins trois projets spécifiques sur des domaines précis, en oncologie, en hématologie et en psychiatrie. Nous pouvons ainsi croiser des bases de données ou avoir accès à des données saisies à la main par différents médecins, pour en tirer une analyse. À travers ces projets, il s'agit par exemple de savoir comment détecter qu'un patient est à risque de dépression à travers le langage ou le texte saisi par les professionnels de santé. Ou comment définir la meilleure stratégie thérapeutique à travers la lecture de tous les suivis de patients ayant eu un cancer de la prostate.

Comment analysez-vous la crise de confiance d'une partie du public envers le médicament ?

E. Q. L'observatoire sociétal du médicament Leem/Ipsos montre que la défiance concerne davantage les laboratoires que les médicaments. Tout le monde a quelque chose à dire sur les laboratoires pharmaceutiques mais, quand on gratte, on se rend compte que ce sont la plupart du temps des idées reçues. Pour nous, c'est extrêmement vexant et frustrant car plus de 100 000 salariés extrêmement engagés travaillent dans cette industrie. On ne met sans doute pas assez en avant les innovations et les progrès qui en découlent mais, dans l'industrie pharmaceutique, on sauve des vies et il n'y a aucun doute là-dessus ! Comme nous sommes déjà très contrôlés, l'objectif est d'avoir des systèmes assez clairement audités pour éviter les erreurs et les sanctionner quand elles se produisent.

Janssen explique que sa mission consiste à « bâtir un futur dans lequel les maladies n'existent plus ». N'est-ce pas un peu utopique ?

 E. Q Il faut le voir comme une promesse et même comme une vision. Si on ne se donne pas ce type d'objectif, notamment en oncologie, les chercheurs se concentrent sur un type de cancer ou sur une molécule, sans prendre assez de recul pour comprendre toutes les mécaniques. Depuis l'an dernier, nos équipes R&D ont changé de stratégie. Au lieu de se concentrer sur des maladies, elles s'attachent à comprendre comment agissent les molécules. Celles-ci peuvent être impliquées sur un type de pathologie en oncologie et sur un autre en immunologie. Ce qui compte, c'est de comprendre comment la maladie survient et comment intervenir sur telle ou telle molécule. Dans cette approche, on va aussi chercher, dans l'histoire de la personne, ce qui a provoqué le déséquilibre qui a entraîné un cancer. On peut alors déterminer un profil de personnes plus susceptibles que d'autres de déclencher une maladie et comment mettre en place une stratégie pour éviter qu'elle ne se développe.

Votre parcours professionnel vous a amenée à travailler dans les « Big Pharma » et à tenter l'aventure de l'entrepreneuriat dans une startup. Quels enseignements en tirez-vous, notamment pour faire bouger les lignes au sein des grands groupes ?

E. Q. – Je suis en effet passée d'un extrême à l'autre. D'un très grand groupe, où on passait plus de temps à gérer des sujets internes et politiques que des sujets tournés vers le patient, à une startup à l'organisation beaucoup plus agile, qui permet de reprendre la main, d'être dans le concret et la simplicité. J'ai refait des packagings, rediscuté du mode de distribution des médicaments dans les circuits distributeurs et renégocié des contrats avec des pays lointains. Dans une startup, on est aussi confronté à la nécessité de trouver des solutions pratiques pour délivrer du résultat, rembourser ce que vous devez aux banques, recruter des collaborateurs... Quand je me suis lancée avec ce projet en diabétologie, je me suis un peu éloignée du médicament pour me tourner vers du dispositif médical, des compléments alimentaires... Le retour au sein d'un grand groupe, chez Janssen, m'a permis de revenir à un pipeline de production plus scientifique, dans une entreprise avec des objectifs de transformation pour affronter le monde de demain. L'objectif de notre CEO est de faire en sorte que l'on soit une startup de 130 ans, alors que le groupe est la plus grosse entreprise de santé au monde. Cela implique de prendre des risques, notamment sur le recrutement, et de ne pas tergiverser. J'aime beaucoup travailler en mode test & learn. Dans tout ce que l'on teste, on se trompe parfois mais on avance. Et on peut ainsi éviter de se faire doubler par des startups sur certains champs de notre activité.
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