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« Face à la technologie, la neuro-ergonomie naturelle est loin d'avoir livré tous ses secrets »

Entretien : - chercheur en neurosciences appliquées

Publié le 24 avril 2018

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La neuro-ergonomie, ou l'art de bien utiliser le cerveau humain, permet de nous libérer de nos conditionnements et d'accroître notre potentiel mental. Apprendre à mieux appréhender des idées qui ne nous étaient pas familières ouvre un champ considérable pour le développement personnel, mais aussi économique et social. Face aux défis de l'intelligence artificielle, le cerveau humain n'a pas dit son dernier mot. Il conserve d'ailleurs un important pouvoir de plasticité et d'augmentation par des voies naturelles.

À l'école, au travail ou en politique, nous n'utilisons pas tout le potentiel de notre cerveau. Comment la neuro-ergonomie favorise-t-elle la transmission de la connaissance ?

Idriss Aberkane – L'idée que l'on n'utilise que 10 % de notre cerveau est bien sûr un neuromythe et ne veut rien dire, car pour faire quelque chose, on a toujours besoin de tout notre cerveau. Il est tout à fait vrai, en revanche, que l'on n'utilise pas l'intégralité de notre potentiel mental et que ce que pourrait faire notre cerveau est toujours infiniment supérieur à ce qu'il fait vraiment. Quand il envisage un projet, le cerveau humain a souvent tendance à surestimer les bénéfices et à sous-estimer les pertes. Quand il les vit, le bénéfice est sous-estimé en termes d'énergie ou de récompense. Cela explique que le plaisir d'un bénéfice n'est pas proportionnel à la douleur d'une perte, un phénomène couramment observé en neuro-économie ou en économie comportementale. Là où nous n'utilisons pas bien notre cerveau, c'est dans la façon dont il construit ce qui lui est accessible ou pas. Lors de la prise de décision, par conservatisme, notre cerveau écarte inconsciemment ce qui lui semble ridicule, inaccessible ou inenvisageable. Déterminer ce qui est accessible est la base de la neuro-ergonomie. Il faut donc libérer notre cerveau de son conditionnement ou de son impuissance apprise, pour qu'il cesse de disqualifier des idées. En neurosciences, on sait aujourd'hui que le neurone est apparu pour coordonner un mouvement et que toutes les capacités abstraites de notre cerveau sont des capacités de mouvement détournées. Comme dans le monde physique, notre esprit a un rayon d'action, qu'il faut chercher à augmenter. Dans nos sociétés contemporaines, la rencontre entre un humain et une idée considérée inaccessible arrive toutefois de plus en plus souvent et le passage de ridicule à évident va de plus en plus vite.

Quel intérêt d'intégrer la neuro-ergonomie dans notre vie professionnelle ? Et quel rôle peut-elle avoir dans le développement économique et social ?

I. A. – Personne ne rendra plus service à la neuro-ergonomie que celui qui rendra l'abstrait concret. Il faudrait réussir à faire dans le monde intellectuel tout ce que nous faisons déjà dans le monde physique, pour faciliter l'accès de notre cerveau à ce qu'il peut attraper individuellement ou collectivement. L'éducation et nos relations aux autres sont déterminées par des logiciels intellectuels. Certains ont été installés dès la naissance, comme l'importance de la conformité, la peur d'être abandonné ou d'être exclu par le groupe... Cette peur détruit notre capacité d'innovation aussi bien dans le monde industriel que dans la sphère universitaire. Beaucoup d'idées réalisables sont écartées, car elles ne sont pas « conformes ». L'école nous prépare à une vie intellectuelle qui est notée et éprouvée individuellement alors que notre vie mentale gagnerait à solliciter le groupe. Ce serait une libération d'arriver à travailler davantage comme des fourmis dans le monde intellectuel. Or, si on dit à quelqu'un de travailler en groupe, mais que tout son environnement, son milieu social, les usages ou la conformité lui disent le contraire, il ne le fera jamais. Trop souvent, l'être humain se confine intellectuellement et se prive ainsi d'un nombre d'avancées économiques et sociales considérables. Ce conformisme engendre une double peine : quand on est en situation de corvée, on souffre et on est moins productif. C'est particulièrement vrai dans le domaine environnemental, où la majorité des acteurs sont des « entrants forcés », qui font le travail sans aucune envie de le faire alors que ceux qui le font par passion s'en sortent beaucoup mieux. 

Le fait de stocker de plus en plus d'informations sur des mémoires externes (supports physiques, cloud...) peut-il changer la plasticité de notre cerveau et ce qu'il retient ? 

I. A. – Nous portons désormais notre mémoire sur un plateau qui s'appelle Internet ! Dans notre tradition écrite, il est possible de stocker de plus en plus de données et d'y accéder plus rapidement. L'hypertexte a aussi modifié notre manière d'accéder à l'information... Il a été démontré que la « tractographie » du cerveau humain – c'est-à-dire nos « rivières cérébrales » – est modifiée par le contact aux médias. Ils déversent leurs signaux sur notre cerveau et c'est la nature de cette « pluie » qui va déterminer notre relief cérébral. Les chauffeurs de taxi n'ont par exemple pas la même tractographie que les chauffeurs de Uber, qui utilisent davantage le GPS et qui n'ont pas passé d'examen pour apprendre toutes les rues d'une ville.

Vous dites que pour libérer la créativité et l'inventivité, il faut remettre la vie notée à sa place. L'économie numérique, basée sur la data, fait-elle fausse route quand on nous demande en permanence de noter l'expérience client ou utilisateur ?

I. A. – Le quantitatif a apporté plein de choses positives dans l'industrialisation, avec une médecine plus précise par exemple. Et quand quelque chose a du succès, l'humain a tendance à le vénérer. Pour autant, il faut remettre le quantitatif à sa place et rappeler qu'il n'est pas supérieur au qualitatif. Le monde de la qualité est moins connu et ne correspond pas à la zone de confort habituelle de notre cerveau. La vie notée est à la vraie vie ce que le cheval de bois est au vrai cheval. On peut apprendre beaucoup de choses à partir d'un cheval de bois, mais on peut tout aussi bien monter directement sur un vrai cheval. C'est valable pour tous les types d'apprentissage, car notre cerveau sait souvent manipuler une règle avant de savoir l'exprimer. Un enfant parle correctement sa langue maternelle avant d'en apprendre la grammaire... Avec les langues étrangères, la première étape ne devrait pas non plus consister à apprendre leur grammaire. On a fait la même erreur avec le code informatique. Cette matière existe depuis les années 50-60 et on commence à peine à dire que, pour apprendre à bien coder, il faut surtout s'immerger dans la matière, comme le propose aujourd'hui l'école 42. Pendant des décennies, cette approche n'était pas dans la zone de perception de ceux qui ne voient que la vie notée.

En quoi le jeu est-il un moyen efficace pour augmenter nos capacités d'apprentissage ?

I. A. – Le jeu est une « neurotech » et c'est même la façon la plus efficace d'apprendre. Dans un monde ultra-sélectif comme la nature, où l'échec signifie le plus souvent la mort, le jeu est le comportement d'apprentissage le plus sophistiqué des mammifères. Il y a beaucoup de choses à en apprendre, en particulier car le jeu crée un couplage entre l'individu et la correction. Or, pour apprendre, il faut être beaucoup corrigé. L'une des grandes forces du jeu réside dans le fait que la correction devient un plaisir ou un défi. Si on veut tuer la capacité d'apprentissage de quelqu'un, il faut le dégoûter de la correction, ce que fait souvent l'école. Le jeu est aussi bénéfique dans l'entreprise, avec les Escape games (jeux d'évasion) qui renforcent l'esprit d'équipe ou des jeux plus complexes pour partager des idées et apprendre à coopérer. Tout n'est pas numérique et on voit aussi se développer, dans le milieu professionnel, des situations ludiques et pédagogiques très intéressantes autour du cheval. Aujourd'hui, beaucoup de gens travaillent sur les interfaces neuronales directes (DNI), alors que la neuro-ergonomie naturelle est loin d'avoir livré tous ses secrets. Certaines entreprises, militaires et même civiles, estiment que l'on n'arrivera pas à battre les intelligences artificielles si on n'a pas de silicium dans le cerveau. Pas du tout ! Cette tendance à l'intranerveuse est même très néfaste et peut mener à un neurofascisme. Il faut se méfier d'une société dans laquelle notre cerveau ne sera réduit qu'à la productivité et dans laquelle on n'aurait jamais la moindre liberté. Pour éviter tout cela, il est essentiel de rappeler l'énorme potentiel d'acquisition naturel de savoirs du cerveau.

Pourquoi estimez-vous que « l'homme augmenté » doit passer davantage par « l'augmentation du réel » que par les technologies qui augmenteraient nos performances ?

I. A. – L'humain a de toute façon passé le test d'intelligence suprême qu'est la survie. Pourtant, aujourd'hui, il court le risque de croire qu'il n'est plus d'actualité face à une intelligence artificielle (IA), qui nous confronte surtout à l'étroitesse d'esprit de nos notions d'intelligence. À partir du moment où un système d'IA comme Watson, qui ne sait pas survivre dans la nature, peut passer un test de QI, cela prouve que ce test est biaisé. Ce qui ne signifie pas qu'il est inutile ! Les tests de QI sont par exemple très utiles pour mesurer des pertes cognitives après un AVC. L'être humain n'est objectivement pas une création humaine et son cerveau non plus. Il ne se connaît pas. Or, on ne peut pas customiser quelque chose qu'on ne connaît pas. Notre société, confinée à la vie sur Terre, est rampante et coupe les ailes de notre cerveau. Il serait extraordinairement dangereux de construire un humain qui s'enfermerait lui-même et se détruirait avec les meilleures intentions du monde. C'est pour cela que je plaide pour une neurosagesse et pour une augmentation de l'homme sain qui parte de l'intérieur vers l'extérieur. Cela aidera à donner du levier aux compétences naturelles de l'humain, sans le disproportionner. Quand on augmente une certaine capacité du cerveau, on déforme la vie mentale. C'est déjà ce qui est arrivé avec les médias. En se couplant à notre vie mentale, ils l'ont déformée pour le meilleur et pour le pire.

Pourquoi les neurosciences vont-elles, selon vous, créer plus d'emplois que les biotechnologies ?

I. A. – Les neurotech et tout ce qui donne du levier à l'humain ont un potentiel d'emplois remarquable. La filière écriture a changé le monde par un effet domino qui perdure encore aujourd'hui. Tout média n'est que l'externalisation d'une fonction mentale. Cette tendance à externaliser un maximum de choses de notre esprit va s'accentuer et se généraliser. Elle va créer un nombre considérable d'emplois, car des filières entières vont naître. Le secteur de la défense est historiquement le premier bailleur de fonds des neurotech, dans une logique de défense et d'attaque. Même si elles partent de ce terreau violent, ces technologies permettront aussi de développer des choses profondément bénéfiques à l'humanité. Le principe de l'hypertexte a peut-être émergé dans le projet Manhattan, qui a produit la première bombe atomique durant la Seconde Guerre mondiale, mais ce sous-projet a changé le monde bien plus que la bombe elle-même. Il y a plein de cas similaires ! Rien n'étant totalement blanc ou noir, les neurotech vont sans doute faire des dégâts, mais elles vont aussi sauver beaucoup de vies.
 
BIO EXPRESS
 
Idriss Aberkane, chercheur en neurosciences appliquées
Spécialiste en neurosciences appliquées, Idriss Aberkane est président de la Fondation Bioniria en Suisse. Titulaire de trois doctorats, dont un en neurosciences cognitives et économie de la connaissance appliquée au Knowledge Management, il est consultant, conférencier et chroniqueur au journal Le Point. Idriss Aberkane a créé plusieurs entreprises et lancé, en 2018, le logiciel Chréage pour spatialiser la connaissance sur internet. Il est l’auteur de Libérez votre cerveau ! – Traité de neurosagesse pour changer l’école et la société, paru en 2016 aux éditions Robert Laffont et traduit en 9 langues.
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