« Je crois que c'est maintenant que l'on va vraiment s'amuser »

Entretien : - fondateur d'OVH
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Le patron fondateur d'OVH livre les clés de son exceptionnelle aventure d'entrepreneur, qui le mène aujourd'hui à défier Google et Amazon. Il est le 25e lauréat national du Prix de l'Entrepreneur de l'année organisé par EY.

Comment expliquez-vous votre succès ?

Octave Klaba – Notre métier, c'est avant tout d'accompagner la transformation digitale des entreprises, en tant que fournisseur de leur cloud. Et si, aujourd'hui, OVH est une réussite, c'est que dès le départ, nous avons pensé long terme. Avec une stratégie qui s'est toujours traduite par de lourds investissements sur dix ans, voire vingt ans. Car OVH fait tous les métiers ! On achète les bâtiments, on développe les systèmes de refroidissement des datacenters, on améliore les technologies, on produit les serveurs (62 000 l'année dernière), mais aussi notre propre couche logicielle. Une vraie usine numérique ! Derrière tout cela, il y a énormément d'innovations.

Quel est votre nouveau challenge ?

O. K. – C'est de poursuivre avec la même recette, qui fonctionne déjà en France et en Europe, mais à l'échelle internationale. Grâce à notre fibre optique en Europe et aux États-Unis, tous nos clients sont d'ores et déjà interconnectés à notre réseau mondial. C'est assez unique comme modèle. Cela nous permet de réduire les coûts sur tout. Aujourd'hui, nous avons 27 datacenters situés sur 12 sites et 4 continents. À moyen terme, nous devrions arriver naturellement à 50 datacenters. À long terme, notre ambition est d'en construire partout sur la planète.

De quelles qualités personnelles avez-vous eu besoin pour réussir ?

O. K. – Une aventure entrepreneuriale, c'est beaucoup de passion, car il faut être heureux de se lever le matin pour aller bosser. Alors, il faut s'entourer de personnes qui partagent vos valeurs et votre vision. Les recrutements sont donc hyper importants. Et puis c'est beaucoup de travail. Aujourd'hui, je continue de bosser plus de 70 heures par semaine.

Vous comptez aujourd'hui 2 100 employés, dont 1 300 en France. Est-ce facile de rester innovant et souple ?

O. K. – En tant que fondateur et directeur général d'OVH, mon rôle est de comprendre les évolutions de nos utilisateurs : anticiper le changement de leur business model et de leurs besoins. J'adore ce job, car je vois beaucoup de similitudes entre un directeur général et un développeur. Au lieu de développer un logiciel avec des algorithmes, au lieu de manipuler les données avec un code qui s'exécute sur des milliers de serveurs, j'organise une sorte de « logiciel humain », à travers une organisation de plusieurs milliers de collaborateurs, qui se développent et grandissent au sein de l'entreprise. Du matin au soir, je réfléchis donc aux moyens de garder l'agilité de nos débuts et de continuer à innover. Tout en consolidant les partenariats avec les startups et les grands groupes qui nous font confiance. Bref, comment recruter 80 personnes par mois sans jamais perdre de vue l'essentiel : les clients... C'est un challenge au quotidien.

OVH a 18 ans, mais vous n'affichez pas les codes du patron établi. L'ambiance dans votre entreprise est-elle celle d'une startup ?

O. K. – Sur le papier, OVH n'est plus tout à fait une startup. C'est une multinationale avec des bureaux dans 19 pays. En 2020, nous aurons 4 200 collaborateurs et un chiffre d'affaires proche du milliard. Mais pour autant, je veux garder les ingrédients de notre succès, et une croissance annuelle de 30 %. Pour cela, il est indispensable de conserver l'esprit startup. Cela veut dire casser les silos et travailler en mode transverse. Au sein d'OVH, il y a en fait des dizaines de « units » qui réunissent des salariés aux expertises complémentaires et qui travaillent de façon autonome sur leur projet. On a aussi mis en place des aires de repos, recruté un Chief Happiness Officer (alias « directeur du bonheur »), construit une salle de sport à notre siège de la « Roubaix Valley », ouvert une crèche, mis en place une conciergerie... Je veux que l'ambiance soit et reste magique chez OVH, que l'entreprise soit en ébullition permanente. Il faut dire que nous y relevons des défis de fou. Alors oui, cette année OVH fêtera ses 18 ans. L'âge de la majorité. Ce qui veut dire qu'on a fini de se structurer. À présent, une nouvelle phase commence et tout s'accélère. Je crois que c'est maintenant que l'on va vraiment s'amuser !

Xavier Niel a fait votre éloge la semaine dernière dans la presse belge. Est-il un modèle de dirigeant pour vous ?

O. K. – Être entrepreneur, ce sont aussi des rencontres et pour moi, celle avec Xavier Niel a été déterminante. Au début de l'aventure, je n'avais pas de locaux. Il m'a prêté sa cave du 11e arrondissement de Paris, là où il avait lui-même commencé. Puis il m'a vendu des bureaux dans le 19e. Et quand j'ai vu que les banques ne voulaient pas me prêter d'argent, c'est son entreprise, Iliad, qui m'a octroyé des facilités de paiement sur dix ans... et j'ai remboursé en trois ans. Xavier est définitivement un visionnaire. Ce qu'il a accompli est formidable et ce qu'il réalise désormais avec l'école 42 ou Station F l'est tout autant. Et ce n'est pas nouveau, puisqu'il accompagnait déjà, il y a quinze ans, des startuppeurs comme moi !

Pouvez-vous nous parler de votre politique de RSE ?

O. K. – Être vertueux et s'insérer dans son environnement est très important pour OVH. Cela passe d'abord par le bien-être des salariés, ma préoccupation première, dont j'ai déjà parlé. Mais l'écologie fait aussi partie de nos valeurs. Dès 2003, nous avons engagé un processus de réduction de la consommation énergétique de nos datacenters, notamment en concevant un système totalement innovant de refroidissement liquide des serveurs. Depuis, on ne cesse d'innover afin de réduire la quantité d'électricité nécessaire à leur fonctionnement.

Votre activité est principalement basée à Roubaix. La ville idéale pour évoluer dans la Net économie ?

O. K. – Je ne sais pas si, dans l'absolu, c'est la ville idéale, mais en tout cas, pour moi, c'est un succès depuis dix-huit ans ! Pour nos activités, Roubaix était stratégique, car elle se situe au carrefour de l'Europe, entre la France, l'Angleterre, le Benelux, l'Allemagne... Et l'agglomération lilloise est extrêmement dynamique, avec l'écosystème d'EuraTechnologies dont nous sommes très proches et qui a été lancé dès 2009. Il fédère désormais plus de 300 entreprises.

Vous avez vécu un an au Canada pour développer votre activité sur le continent américain. Avez-vous eu la tentation de rester ?

O. K. – Quand on a décidé d'internationaliser OVH en s'installant en 2013 au Canada, on a vraiment pris un gros risque. On a d'abord trouvé un bâtiment sur place et, un mois après, je déménageais avec ma famille, la fleur au fusil. On a connu tellement de difficultés là-bas... Les gens ne comprenaient pas notre métier, ne voulaient pas travailler avec nous. Impossible au début de trouver un fournisseur de fibre optique ! J'ai mis des mois à leur expliquer qu'il ne fallait pas avoir peur. J'ai travaillé non-stop, sans un week-end à moi pendant neuf mois. Finalement, on a réussi. Aujourd'hui, on a une très belle croissance au Canada. Qui sait ? Peut-être y serais-je resté plus longtemps. Mais voilà, j'ai eu un cancer. J'ai dû rentrer en France pour subir une chimiothérapie. J'ai eu de la chance, je m'en suis sorti. Cela fait partie de la vie... Tout cela a été très formateur.

Vos principaux concurrents sont les Gafa, très critiqués pour ne pas payer suffisamment d'impôts. En pâtissez-vous ?

O. K. – OVH paie ses impôts en France, à Roubaix. Il y a donc une distorsion de concurrence, notamment avec les Américains. Toutes les taxes qu'ils ne payent pas, c'est aussi des capacités d'investissements et de R&D en plus pour eux, ce qui leur permet de distancer les entreprises européennes. Les politiques doivent mesurer l'impact concret de cette différence fiscale. Il faudrait que les règles du jeu soient les mêmes pour toutes les entreprises et que tout le monde soit traité de la même façon.

Quel conseil donneriez-vous à une jeune femme ou un jeune homme qui voudrait se lancer dans votre secteur ?

O. K. – Seuls ceux qui savent prendre des risques seront les précurseurs de la nouvelle société que nous sommes tous en train de bâtir ensemble. En fait, on est passé d'une France morose, où on disait « il n'y a rien qui marche », à une France entreprenante. Aujourd'hui, il y a un incroyable enthousiasme pour l'entrepreneuriat ! Cela doit donner envie de se jeter à l'eau. Qu'on réussisse ou pas, ce sont des expériences qui enrichissent. Et quand je vois le monde se transformer, je me dis que c'est un moment unique pour prendre des risques. Si vous avez une idée en tête, réalisez-la !

 
BIO EXPRESS
 
Octave Klaba , fondateur d'OVH
Octave Klaba, né en 1975, est le fondateur et principal actionnaire de la société OVH (On Vous Héberge), numéro un européen du stockage de données sur serveurs informatiques.
Né en Pologne, il est arrivé à l’âge de 16 ans à Lille, où il a suivi des études d’ingénieur avant de créer, sitôt son diplôme en poche, son entreprise, aujourd'hui basée à Roubaix.

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