« L'écosystème des startups n'est plus considéré comme un épiphénomène un peu absurde »

Entretien : - co-président de France Digitale
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En cinq ans, France Digitale s'est imposée en tant que porte-voix des entrepreneurs et des investisseurs de l'écosystème numérique français. L'alliance poursuit ses actions de lobbying pour faire valoir les spécificités des startups et de leurs besoins de financement. À nouvelle présidence, nouveaux enjeux. En cette rentrée 2017, de nombreux dossiers fiscaux, financiers ou sociaux sont sur la table.

France Digitale fête ses 5 ans. Comment les entreprises françaises du numérique ont-elles évolué pendant ces années ?

Jean-David Chamboredon –  Le montant du capital-risque a triplé en cinq ans, ce qui constitue une évolution significative, même s'il n'y a toujours pas assez de business angels pour amorcer les dossiers. On a aussi vu le retour des investisseurs internationaux en France, en particulier après l'entrée en Bourse de Criteo. Les grands groupes français sont entrés dans le jeu en open innovation et en corporate venture. Il y a eu quelques belles opérations domestiques comme le rachat de Compte-Nickel par BNP Paribas ou celui d'AramisAuto par PSA. Les entrepreneurs ont globalement plus d'ambition. Ils peuvent désormais s'identifier à des « role models » comme Criteo dans le BtoB ou BlaBlaCar dans le BtoC. Les startups se projettent plus vite à l'international, notamment aux États-Unis dans le BtoB. Comme l'écosystème a grandi, les entrepreneurs sont moins isolés qu'avant. Un jeune créateur d'entreprise rencontre plus rapidement des personnes qui peuvent l'aider ou l'inspirer. Les espaces de coworking, les incubateurs ou accélérateurs, France Digitale, la French Tech... ont montré l'intérêt à jouer collectif. Quand les gens appartiennent à un cluster, les collaborations se créent. La nature des entreprises a aussi évolué. Il y a quinze ans, les entreprises du numérique étaient souvent mono-fondateur. Aujourd'hui, elles sont le plus souvent pluri-fondateurs, ce qui favorise communication, échanges et coopérations.

Le regard des pouvoirs publics a-t-il changé ?

J.-D. C. –  Il y a cinq ans, France Digitale était un lobby inexistant qui a trouvé une visibilité à travers le mouvement des Pigeons, né à la rentrée 2012 pour dénoncer la hausse de la fiscalité sur le capital prévue dans le projet de loi de finances 2013. Nous avons ensuite pu échanger avec différents interlocuteurs des pouvoirs publics, avec les secrétaires d'État et ministres en charge du Numérique. Aujourd'hui, l'écosystème des startups n'est plus considéré comme un épiphénomène un peu absurde avec des entreprises qui sont toutes en perte. Les pouvoirs publics ont compris les spécificités du modèle d'hypercroissance des startups et c'est plutôt bien !

Certains secteurs sont-ils plus dynamiques ou plus prometteurs que d'autres ?

J.-D. C. –  Il y a en France de belles entreprises qui travaillent dans le big data, l'intelligence artificielle ou le machine learning, car nous avons une bonne école en mathématiques et statistiques, et un grand leader dans ce domaine avec Criteo... L'économie collaborative est aussi bien développée avec le champion emblématique qu'est BlaBlaCar ou encore « La Ruche qui dit Oui ! », deux sociétés qui ont créé un marché. L'Internet des objets (IoT) est un autre axe de réussite avec des sociétés comme Sigfox, Actility ou Withings. Même si le modèle économique n'est pas évident, l'Internet des objets correspond bien au profil plutôt polyvalent et « polytechnicien » des ingénieurs français.    

Plusieurs mesures du projet de loi de finances 2018 visent à encourager les transferts de capitaux vers le financement des entreprises. Comment les startups peuvent-elles en bénéficier ?

J.-D. C. –  La transformation de l'impôt sur la fortune (ISF) en impôt sur la fortune immobilière (IFI) est en effet un signal fort à destination des investisseurs. Chez France Digitale, nous pensons que le résultat sera très positif car la constitution d'un écosystème de type Silicon Valley passe par le recyclage de la création de valeur. Avec la non-taxation des valeurs mobilières à l'IFI, beaucoup moins d'entrepreneurs-investisseurs quitteront le pays pour des raisons fiscales et certains vont certainement revenir. Tous les entrepreneurs business angels qui étaient dans une zone grise vont se retrouver dans une zone blanche et ne seront plus taxés sur la valeur théorique d'une startup. Cela va leur permettre d'investir plus. La seule maladresse budgétaire concerne les investissements dans les PME. Nous aurions aimé que le dispositif « ISF-PME » soit remplacé par un « IFI-PME ». Nous espérons que le gouvernement compensera cet arbitrage par un vrai « boost » sur l'IR-PME.

Quels sont les autres dossiers que porte France Digitale pour continuer à développer l'écosystème ?

J.-D. C. –   Il y a en particulier un dossier qui nous occupe depuis 2013 et qui constitue un enjeu macroéconomique de moyen terme. En dehors de Bpifrance et des entrepreneurs, la France n'a pas assez d'investisseurs de long terme pour les entreprises non cotées. Ce qui fait la force du capital-risque américain ou britannique, ce sont ses investisseurs longs, notamment les caisses de retraite par capitalisation. En France, l'assurance-vie pourrait jouer ce rôle mais elle en est actuellement empêchée pour des raisons prudentielles. L'essentiel de leur passif est constitué de contrats avec garantie de capital et liquidité permanentes. Il faudrait favoriser les contrats à maturité longue – 8 voire 12 ans – qui offriraient un rendement supérieur et seraient assortis d'un avantage fiscal. Il y a évidemment toute une éducation à faire auprès des épargnants français pour changer la mentalité sur l'épargne à risque et les convaincre que ce serait un moyen de mieux préparer leur retraite. Comme les évolutions prévues dans le projet de loi de finances 2018 sur le sujet ne conviennent ni aux assureurs ni aux capital-investisseurs, il est probable que le sujet revienne sur la table, peut-être l'année prochaine. La question de l'actionnariat salarié reste aussi très perfectible car, en l'état, la taxation des stock-options est totalement dissuasive. Il faudra aussi aborder les nouveaux sujets autour des plateformes numériques et des modes de travail qui en découlent. Les relations entre les plateformes et les travailleurs indépendants ne sont toujours pas sécurisées. Cela fait non seulement peser une épée de Damoclès sur l'économie des plateformes, mais cela freine aussi des gisements d'activités. Les grands groupes pourraient créer beaucoup de services en s'appuyant sur des indépendants.

Pourquoi poussez-vous à la création d'une « branche startup » ?

J.-D. C. –  Les caractéristiques économiques et financières communes aux startups sont souvent plus importantes que ce qui les sépare en termes de secteur d'activité. Les ordonnances sur la loi Travail renforcent les accords d'entreprise, mais peu de startups pourront s'en saisir, notamment pour les plus petites d'entre elles. La loi Travail ne trouvera d'application dans le secteur du numérique que si un grand nombre de startups réussissent à dépendre d'une branche qui les représente vraiment. Comme le gouvernement veut développer le droit à l'expérimentation, nous pensons qu'une branche startup permettrait de tester des mesures simples pour nos entreprises, par exemple sur le CDI de projet, sur des préavis plus courts ou sur le travail à domicile. Une branche startup, qui fonctionnerait elle-même comme une startup, pourrait se montrer très innovante dans la négociation collective et apporter beaucoup de fluidité. France Digitale a montré que les entrepreneurs et les investisseurs pouvaient parler d'une seule voix. Une branche permettrait d'y associer les salariés.

De quelles bonnes pratiques venues de l'étranger la France gagnerait-elle à s'inspirer ?

J.-D. C. –  Le dispositif britannique de l'Enterprise Investment Scheme (EIS) est très malin. Il propose un avantage fiscal à l'entrée et à la sortie puisque l'investisseur peut déduire de son revenu imposable une partie des pertes éventuelles liées à son opération. Cela incite les investisseurs à prendre des risques. On peut aussi s'inspirer de ce pays pour le caractère international de ses startups. 50 % des gens qui y travaillent ne sont pas des Britanniques, alors qu'on ne compte que 10 à 12 % d'étrangers dans les startups françaises. C'est un aspect sur lequel il faudrait accélérer car une plus grande mixité permet de se développer plus rapidement à l'international. Au-delà du Royaume-Uni, les modèles scandinaves, notamment suédois, sont très intéressants. Ils ont permis à de très belles scaleups de se développer de façon globale.
   
 
bio express
 
Jean-David Chamboredon, co-président de France Digitale
Jean-David Chamboredon est membre fondateur et coprésident de France Digitale. En 2012, à la suite d'une tribune sur la taxation du capital-risque dans les PME, il a été l'initiateur involontaire puis le porte-parole du mouvement des « Pigeons ». Il avait préalablement débuté sa carrière d'entrepreneur chez Cap Gemini, avant de fonder le Cap Gemini Telemedia Lab dans la Silicon Valley en 1997.

Jean-David Chamboredon a rejoint le monde du capital-investissement en 1999, d'abord chez Europatweb comme CTO, puis chez Viventures comme Partner. Pendant six ans chez 3i Group, société d'investissement britannique, il a été associé en charge du secteur Technologie-Média-Télécom (TMT) et du capital-risque en France. Depuis 2010, il est président exécutif d'ISAI, le fonds d'investissement des entrepreneurs Internet.
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