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« L'épigénétique nous place face à une double responsabilité personnelle et citoyenne »

Entretien : - docteur es sciences et auteur

Publié le 15 juin 2018

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L'épigénétique montre que nos comportements ont une influence sur l'expression de nos gènes et récuse le déterminisme de la génétique classique. La « symphonie du vivant » qui en découle et que décrit Joël de Rosnay dans son dernier ouvrage implique une double responsabilité. Chacun peut décider de mettre en place des actions concrètes pour se prémunir des maladies chroniques, vivre et vieillir en meilleure santé... La prise de conscience collective permet, par analogie, d'influer sur le fonctionnement de la société et des entreprises.

En quoi l'épigénétique est-elle l'une des plus grandes révolutions de ces dernières années en matière de biologie ?

Joël de Rosnay – C'est la première fois que l'on comprend et que l'on prouve scientifiquement l'importance de l'expression de nos gènes. Quand le scientifique et philosophe britannique Conrad Hal Waddington a forgé ce terme en 1942, on ne se doutait pas de toutes les conséquences que cela allait avoir. L'épigénétique englobe des propriétés formant un « méta-programme », qui agit sur le programme génétique dont chacun de nous a hérité. Grâce à notre comportement, notre alimentation, notre style de vie, notre résistance au stress..., nous pouvons donc amplifier certains gènes ou les inhiber. Si on fait une analogie avec ce qui se passe dans un téléphone portable, on peut considérer que l'ADN est un système d'exploitation que l'on ne peut pas changer. On peut en revanche télécharger toute une série d'applications, qui ont différentes fonctionnalités et permettent d'exprimer les capacités du système d'exploitation de façon différente. L'épigénétique a un impact considérable sur la médecine, l'étude du vieillissement, la prévention de pathologies comme l'obésité ou le cancer. Elle nous place face à une double responsabilité personnelle et citoyenne.

Si nous avons tant de pouvoir et de responsabilités sur notre patrimoine génétique, faut-il revoir toute la politique de prévention de santé publique ?

J. de R. – Peut-être pas toute la politique de prévention, mais en grande partie tout de même. Le gouvernement français est d'ailleurs en train de le faire en rappelant l'importance de la prévention. On se dirige vers une « médecine des 4P » : préventive, personnalisée, proactive et participative. C'est un changement fondamental que l'on doit à l'épigénétique, qui a permis de faire de la prévention quantifiable et d'appliquer de nouvelles politiques, en aidant les gens à se responsabiliser, dès l'école, sur la prévention des maladies. On voit qu'une partie de la population a commencé à changer ses habitudes pour aller vers une meilleure alimentation avec le développement du bio, vers plus d'exercices et de management du stress, avec le yoga ou la méditation... Ce sont des tendances très profondes, qui ne touchent encore qu'une partie de la population mais qui gagnent progressivement du terrain. Le plus important – et le plus difficile –, c'est de donner aux gens envie d'avoir envie, de faire en sorte qu'ils aient la motivation pour commencer et expliquer ensuite aux autres comment ils ont fait.

Ce que vous dites des bienfaits de l'épigénétique va à l'encontre de nos habitudes de sociétés surmédicalisées. Dans quelle mesure cela remet-il en cause la mission et le poids du secteur pharmaceutique ?

J. de R. – En France, 25 % des personnes de plus de 65 ans prennent plus de huit médicaments par jour, entre les somnifères, les tranquillisants, les statines, les antirhumatismaux... Ils subissent aussi les conséquences d'une interdépendance des médicaments. L'épigénétique permet d'éviter la surmédicalisation et des dépenses excessives de sécurité sociale puisque les gens tombent moins malades. C'est un élément fondamental dans la politique de santé. Beaucoup d'acteurs sont en train de se rendre compte que cela remet en cause la mission des laboratoires pharmaceutiques et même l'industrie agroalimentaire. Plusieurs de ces laboratoires s'appuient sur l'épigénétique pour s'orienter vers des programmes de maintenance de la santé. Au lieu de faire des marges sur des produits vendus en pharmacie et remboursés par le système social, ils cherchent à proposer un « loyer » contractuel avec des gens qui les paient pour être maintenus en bonne santé et vieillir moins vite. C'est un vrai changement de politique, qui se rapprocherait de ce que fait déjà la médecine chinoise, où le patient paie son médecin tout le temps, sauf quand il est malade. Si l'industrie pharmaceutique s'oriente vers un programme de maintenance de la santé, elle va nous donner les moyens de suivre notre santé, de transférer des informations de notre smartphone vers celui du médecin, qui deviendra de plus en plus un conseiller de vie. 

Quels sont les risques associés à ce monde de plus en plus organisé autour de la e-santé ?

J. de R. – Il faut avant tout se méfier des excès de l'automédication, de la cyber-médecine et des médicaments falsifiés. Si les gens peuvent suivre leurs indicateurs de santé via la e-santé et communiquer sur les réseaux, ils peuvent aussi être tentés par un autodiagnostic, qui sera peut-être erroné, et par la possibilité d'acheter sur Internet des médicaments qui sont parfois trafiqués. Il y a d'autres exemples de risques. En Europe, on peut par exemple faire établir notre génome complet pour environ 300 euros. Je ne conseille pas aux gens de décrypter tout leur génome, car s'ils apprennent qu'ils ont un risque de contracter une maladie grave, ils seront tellement stressés pendant toute leur vie qu'ils auront plus de risques de mourir de ce stress que de la maladie qui n'arrivera peut-être jamais. Il est en revanche intéressant que le médecin-conseiller de vie dispose de cette information sur son patient, sans la lui donner. Il pourra alors mieux orienter sa nutrition, son style de vie, son sommeil...

Vous faites un parallèle entre épigénétique et épimémétique, qui touche cette fois au fonctionnement de la société. Dans quelle mesure les « mèmes » parviennent-ils à modifier la société ?

J. de R. – Les mèmes sont, selon le biologiste britannique Richard Dawkins, les équivalents culturels des gènes. Ils conduisent à la transmission d'informations entre les gens à travers les proverbes, les slogans, le qu'en-dira-t-on, les petites phrases des hommes politiques que l'on essaie de réduire au maximum pour qu'elles deviennent virales... La mémétique est une discipline sociologique très sérieuse, qui s'intéresse à la transmission des mèmes par la télévision, les journaux et les réseaux sociaux. Les tweets sont une nouvelle forme de mèmes. Parfois diffusés dans le monde entier, ils peuvent modifier l'ADN sociétal en influençant ce que les gens pensent, avoir un impact sur la carrière de certaines personnes... J'ai cherché à voir comment on pouvait modifier collectivement l'ADN sociétal de la même manière que l'épigénétique permet de modifier notre ADN personnel. C'est moins systématique car cela ne dépend pas d'une seule personne mais d'une collectivité et de valeurs que les gens partagent. Certaines structures favorisent ces modifications comme les associations, les mutuelles, les coopératives... dans lesquelles les gens agissent pour le bien de la société et pas seulement pour accroître le profit, comme dans les entreprises capitalistes traditionnelles.     

Quels seraient les exemples concrets de modification de l'ADN sociétal ?

J. de R. – On peut en citer au moins deux. Le principe de précaution a résulté de gens qui manifestaient parce que le CO2 relâché par les entreprises allait modifier le climat. Les slogans mis sur les banderoles ont été repris par les médias et sont arrivés progressivement aux oreilles des dirigeants, qui ont entendu la montée de cette préoccupation sociétale. Ce principe énoncé dans la déclaration de Rio, en 1992, a été introduit dans la constitution sous la présidence de Jacques Chirac et a ainsi modifié l'ADN sociétal. Le hashtag #MeToo a réveillé la parole féminine dans le monde entier contre le harcèlement sexuel. Il a déclenché chez tous les politiques un réflexe de promulgation de lois ou de règlements, à même de modifier le comportement et protéger les femmes dans l'espace public ou dans les entreprises.

Pourquoi dites-vous que l'économie sociale et solidaire est particulièrement en mesure de faire évoluer nos sociétés ?

J. de R. – L'économie sociale et solidaire (ESS) correspond exactement à la capacité des gens à agir collectivement pour modifier l'ADN sociétal, de même que les associations, les mutuelles, les coopératives, les Scop... La France, comme le dit l'essayiste et prospectiviste américain Jeremy Rifkin, est plutôt en avance dans ce type d'économie et de participation citoyenne. C'est un mouvement qui se glisse dans différents pans de la société et qui montre que l'on est dans une dynamique de changement. L'ESS ne répond pas à tout. Certains types de besoins sont autogérés, par exemple dans le domaine de l'énergie avec les smart grids. À Brooklyn, les gens produisent et se vendent de l'énergie en peer-to-peer via la Blockchain. La Blockchain est d'ailleurs un formidable moyen de participation croisée d'agents qui se passent d'intermédiaires.

Comment l'épimémétique se traduit-elle dans les organisations et est-il judicieux de parler d'un « ADN des entreprises » ?

J. de R. – Aujourd'hui, cela se passe encore de manière instinctive et empirique, pour parler des racines et de l'héritage d'une entreprise ou d'une organisation. Quand une grande marque ou une entreprise dit que quelque chose n'est pas dans son ADN, c'est qu'elles ont intégré cette métaphore. En ce qui me concerne, je vais plus loin en disant que cette métaphore de l'ADN est inscrite quelque part, dans les statuts d'une association, dans le règlement intérieur, les statuts juridiques et la personnalité morale d'une entreprise ou dans le Big Data. Si certains juristes parviennent à donner une personnalité numérique aux robots, on entrera encore dans une juridiction complètement différente... Si on aborde la question des évolutions de la vie publique, on voit que beaucoup de réflexions avancent et montrent qu'une co-régulation citoyenne participative se met en place, grâce aux réseaux sociaux. Ces mouvements sont la preuve que l'on peut lutter contre les monopoles numériques, contre des États ou des entreprises qui veulent prendre le pouvoir sur nos vies.
 
BIO EXPRESS
 
Joël de Rosnay, docteur es sciences et auteur
Docteur ès sciences, Joël de Rosnay est conseiller du président d’Universcience, établissement qui réunit le Palais de la découverte et la Cité des sciences et de l’industrie. Il est aussi président exécutif de Biotics International. Ancien chercheur et enseignant au Massachusetts Institute of Technology (MIT) dans le domaine de la biologie et de l’informatique, il a été directeur des Applications de la recherche à l’Institut Pasteur. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels 2020 : les scénarios du futur (2008), Surfer la vie (2012), Je cherche à comprendre : les codes cachés de la nature (2016) et La symphonie du vivant, paru en mars 2018 aux éditions Les liens qui libèrent.
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