« La différence peut devenir une stratégie d'entreprise et pas seulement une politique bien-pensante »

Entretien : - fondateur et skipper de COMMEUNSEULHOMME
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En montant des équipages d'hommes et de femmes tous dissemblables, Éric Bellion veut promouvoir la différence comme source de performance. Avec son projet COMMEUNSEULHOMME, soutenu par de nombreux mécènes, il montre que la diversité humaine est un bon moyen pour innover, réussir durablement et être heureux collectivement.

Qu'est-ce qui vous a amené à vous engager dans des projets qui montrent que la diversité est une source de performance et une manière de mieux vivre ensemble ?

Éric Bellion. –- Quelque chose de très intime, mais aussi le hasard de la vie et des rencontres. Mon père est bègue et, dès mon enfance, j'ai été très marqué par la vision que les gens portaient sur lui en raison de son handicap. Cela a fait naître en moi une méfiance et une colère envers les cases dans lesquelles on enferme les gens qui ont une différence. Dans toute la première partie de ma vie, j'ai été très protégé. Après mes études, avec deux copains d'EMLyon, nous avons décidé de faire un tour du monde à la voile. Quand vous n'avez rien sur vous et que votre bateau est ouvert, cela autorise toutes les rencontres. Un de ces copains avait deux cousins handicapés, et nous avons décidé d'impliquer dans l'équipage 45 jeunes adultes handicapés de leur association. Je me suis aussi très vite interrogé sur le fait que l'on payait des personnes handicapées pour qu'elles restent chez elles à ne rien faire au lieu de les intégrer à la vie collective. Cela permet à la société de vivre dans une zone de confort, mais évite de se poser les bonnes questions, y compris sur nous-mêmes. C'est tout simplement stupide !

Avec COMMEUNSEULHOMME, vous voulez faire bouger les consciences de la société civile et des entreprises. Lequel de ces deux mondes vous semble le plus mûr sur le sujet ?

E. B. – Les deux univers sont très différents. La société se doit d'intégrer tout le monde, alors que les entreprises n'ont pas cet impératif. Elles doivent être performantes, dégager du profit... Pourtant, la différence est aussi un facteur d'innovation, de performance durable et de bonheur collectif. Si les entreprises pouvaient comprendre ce message, elles adopteraient une tout autre manière de traiter la différence. Bon nombre d'entreprises le font par souci d'humanité ou de civisme, mais cette façon de faire est vouée à l'échec. Elle ne s'intéresse qu'au superficiel. L'essentiel est invisible pour les yeux. Embaucher une personne handicapée semble compliqué. Mais, avant tout, on embauche une personne avec son caractère, ses envies (ou non) de travailler et de s'intégrer dans une équipe. Il vaut mieux essayer de faire en sorte que tout le monde partage un même projet, ait le même sens de l'engagement, du sacrifice... Au niveau d'une nation comme dans l'entreprise, on peut être tous différents et agir comme un seul homme.

Vous dites qu'il y a des étapes à respecter pour créer de la richesse avec la diversité. Quelles sont-elles ?

E. B. – Ces étapes sont le résultat de quinze ans d'actions et de pas mal d'échecs ! Mettre en avant la différence, c'est d'abord se confronter à de nombreux problèmes, mais cela devient une richesse si on se donne les moyens de réussir. En premier lieu, il faut oser la diversité, arrêter de se focaliser sur les différences visibles et se concentrer sur les ressemblances invisibles, sur le fond des choses. Puis faire confiance à l'autre et se faire confiance pour s'entendre sur des valeurs essentielles. Le risque serait de formater l'autre pour qu'il vous ressemble. Un groupe de clones innovera toujours moins qu'un groupe avec des gens différents les uns des autres, bien managés et partageant les mêmes fondamentaux. L'innovation vient le plus souvent de la contrainte et des tensions qui se glissent dans les rouages. Si j'ai une idée et que l'autre ne la comprend pas, soit j'en conclus qu'il est un problème, soit je considère qu'il me challenge. Il est aussi essentiel de viser la performance collective et l'harmonie du groupe. De facto, cela induit une performance qui aide à dépasser les objectifs. En appliquant toutes ces méthodes, il est possible d'atteindre un état de grâce collectif et de se dépasser au-delà des espérances. C'est souvent en tentant des choses que l'on n'a jamais faites que l'on obtient ce que l'on n'aurait jamais espéré. Je m'en suis une nouvelle fois rendu compte lors du Vendée Globe, en 2016...

Après avoir monté des équipages basés sur la mixité et la différence, vous vous êtes en effet lancé dans la course en solitaire, lors du Vendée Globe. Qu'est-ce que ce défi personnel a apporté à votre réflexion ?

E. B. – Le Vendée Globe était l'événement le plus médiatique auquel me raccrocher pour mieux plaider ma cause. Quand on m'invitait pour parler de mes actions et de mes convictions, c'était toujours dans le cadre de la mission handicap d'une entreprise ou lors d'une journée équité... Je n'arrivais pas à porter mon message au-delà d'un cercle de convaincus. Le Vendée Globe m'a permis de vérifier, un peu malgré moi, que l'association de principes de management et d'innovation fonctionne aussi bien seul qu'à deux, à trois ou à cent personnes. En n'ayant jamais fait de course en solitaire, j'ai fini neuvième de la course et premier des bizuths. Aujourd'hui, ces principes sont tellement affinés que je n'ai plus forcément besoin d'une équipe pour les appliquer même si, quand on navigue seul, on n'est jamais vraiment seul. Il faut en permanence travailler sur soi mais aussi sur le couple homme-bateau. Je le vérifierai à nouveau lors de la Route du Rhum en 2018.

Vous plaidez pour une « pensée positive contagieuse », notamment à travers un manifeste que vous allez proposer aux entreprises fin 2017 ou début 2018. Comment comptez-vous les aider à placer concrètement la différence au cœur de leur management ?

E. B. – Je souhaite que les chefs d'entreprise signent ce manifeste et que tous les collaborateurs et les managers s'en emparent pour réussir à innover collectivement. La différence peut devenir une stratégie d'entreprise et pas seulement une politique bien-pensante. Tout le monde est conscient qu'il faut faire une révolution. Si on continue à aborder la différence sous l'angle humaniste, on ne créera pas d'histoires qui resteront comme autant d'exemples positifs dans les esprits. Dans une société de plus en plus anxiogène, chacun a tendance à se rassurer avec ce qui lui ressemble : les entreprises recrutent des gens qui ont fait la même école, les start-up restent cantonnées à des individus de la même génération... Chercher à se rassurer est un réflexe très humain, mais stupide, car la différence réenchante les rapports entre les gens et la performance. Avec ce manifeste pour une pensée positive, avec des projets autour de l'art et bientôt un film, je veux proposer la palette la plus large possible pour m'adresser à l'émotion des gens. Dans le cas des entreprises, il s'agira de donner des moyens d'atteindre une performance durable, de montrer que les bons recrutements permettent de faire en sorte que chacun apporte son maximum, soit heureux et fier d'avoir pris des risques et contribué à une aventure collective.

Vos initiatives sont au cœur d'un sujet très politique, puisqu'il concerne le vivre ensemble et la manière de faire société. La société civile vous semble-t-elle mieux armée que le monde politique pour s'attaquer à ces questions ?

E. B. – Oui, je le pense. Il est difficile pour le monde politique de faire bouger les choses car il est beaucoup dans l'entre-soi. On peut comprendre la colère de ceux qui ne croient plus aux discours bien-pensants stériles. Je suis convaincu que c'est par l'exemple que l'on pourra montrer ce qui peut vraiment évoluer. C'est notamment pour cela que j'ai parié sur l'entreprise. Avec mes mécènes, je veux que celle-ci devienne militante par l'exemple et que cela fasse boule de neige. Mais il n'y a pas de copyright sur mon message, il est totalement « copyfree ». Chacun peut s'en emparer ! 

 
bio express
 
Éric Bellion fondateur et skipper de COMMEUNSEULHOMME
Diplômé de l'EMLyon et de la Copenhagen Business School, Éric Bellion embarque en 2003 pour un tour du monde « en soliDaire » avec deux amis et 45 jeunes adultes handicapés afin de changer le regard sur le handicap. En 2010, il établit un record mondial en monocoque et en équipage entre Lorient et l'île Maurice avec une équipe de sportifs valides et handicapés. À partir de 2013, il réunit un équipage très hétérogène de course au large, qui va briller sur les grandes courses européennes. Éric Bellion crée en 2014 le fonds de dotation COMMEUNSEULHOMME, soutenu par 14 mécènes (dont le groupe EY), pour promouvoir la différence dans les entreprises et la société. La première opération a consisté à participer au Vendée Globe 2016. Le 13 février 2017, il a fini 9e de la course et premier bizuth. Il participera en 2018 à la 40e édition de la Route du Rhum.
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