« La France a les cartes en main pour combler l'écart avec les leaders européens »

Entretien : - Associé EY Advisory
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L'attractivité de la France pour les investisseurs étrangers s'est améliorée en 2016. Le Baromètre attractivité de la France d'EY montre que l'Hexagone reste encore loin du Royaume-Uni et de l'Allemagne, mais que la France est appréciée notamment pour son potentiel d'innovation. Pour faire l'autre moitié du chemin, le marketing du pays doit notamment mettre l'accent sur la poursuite des réformes et être plus clair sur sa politique fiscale.

Comment évolue l'attractivité de la France pour les investissements étrangers en 2016 ?

Marc Lhermitte – L'attractivité évolue favorablement tant en termes de projets (+ 30 % en un an, à 779 projets) que de créations d'emplois (+ 24 %, à 16 980 emplois). La confiance est revenue à un niveau équivalent à celui d'avant la crise financière de 2008 : 73 % des entrepreneurs interrogés dans notre baromètre sont satisfaits du site France. Notre pays rattrape donc en 2016 une partie de son écart avec le Royaume-Uni et l'Allemagne, qui restent deux solides leaders. Le premier, avec une hyper adaptabilité avec ce que cherchent les investisseurs étrangers, notamment une fiscalité légère. Le deuxième, avec un marché intérieur et un système exportateur plus forts. Ce regain d'attractivité est probablement la conséquence heureuse d'une évolution de la perception de la France. Les investisseurs étrangers ont pris conscience que notre pays n'était plus aussi complexe et difficile à faire bouger qu'ils l'imaginaient. Dès 2010, la France a commencé à s'adapter au monde tout en conservant ses valeurs, à faire des réformes pour justifier de son prix, à travailler sur le coût du travail, à prendre au sérieux la question de son attractivité... Cela montre aussi le chemin qu'il reste encore à parcourir, à l'instar de ce que l'Allemagne a fait avec les réformes Schröder et qui lui ont permis de tripler le nombre de ses investissements étrangers. La France est à mi-chemin, mais elle a les cartes en main pour combler l'écart avec les leaders. Elle doit continuer à se transformer. Sinon, nous courrons le risque de sortir des bassins d'influence et de rester en deuxième division d'une compétition mondiale avec des économies hyper compétitives. La France peut évoluer tout en conservant sa spécificité, notamment son modèle social. Il est souhaitable de continuer à investir dans l'école, la culture et les infrastructures.

Quels sont les principaux freins à lever ?

M. L. – Le coût du travail reste un handicap. Nous avons aussi toujours du mal à attirer les sièges sociaux. Les investisseurs étrangers sont plus confiants que par le passé, mais toujours aussi prudents. La France doit être plus claire dans ce qu'elle annonce. La French Tech fonctionne et la France est reconnue pour son système de soutien aux start-ups, mais il faut encore asseoir la confiance dans la stabilité fiscale et réglementaire du pays, dans la poursuite du champ des réformes. Il y a donc tout un marketing de la France à faire, notamment en matière fiscale. En simplifiant le système fiscal, en s'alignant sur le niveau de fiscalité de nos deux ou trois concurrents les plus proches, la France améliorerait son attractivité. L'objectif voté d'une réduction à 28% en 2020 pour l'ensemble des entreprises doit être tenu. Respecter pour une fois, voire accélérer ce mouvement serait en soi une rupture avec les pratiques passées. Donner un cadre clair et un peu allégé aux entreprises permettrait de faire repartir la machine industrielle.

Quel est notre avantage compétitif majeur et dans quels secteurs cela se traduit-il ?

M. L. – L'innovation, qui gagne 13 points en un an ! Depuis trois ou quatre ans, c'est le critère qui arrive de très loin devant les autres, notamment la compétence des collaborateurs et la qualité des infrastructures. Cette reconnaissance de la qualité de l'innovation est sans doute en lien avec la French Tech et répond à une importante recherche d'innovation en Europe. Siemens a rapatrié son centre danois de R&D en débitmétrie vers Haguenau, en Alsace. Le chinois Huawei a choisi la France pour ouvrir son deuxième centre mondial de recherche en mathématiques... La France a sans doute un peu moins d'industrie que certains de ses concurrents, mais elle fait beaucoup de recherche et développement. On constate une augmentation des implantations de service, de recherche, de design et une baisse des sites liés à la production, car on ne produit plus de la même manière qu'avant. Les fonctions tertiaires et commerciales ont beaucoup contribué à la dynamique de 2016. Les activités logistiques sont une autre illustration de notre attractivité et des projets logistiques phares ont été annoncés, en particulier par Amazon, UPS et FedEx.

Dans une France qui continue de se désindustrialiser, de quelle manière notre pays reste-t-il attractif pour l'industrie ?

M. L. – Le futur commence à se dessiner d'une manière un peu différente de celle qu'il présentait il y a cinq ou dix ans. On voit arriver beaucoup de petits projets qui recherchent des compétences particulières ou qui ont des buts très sélectifs. La France sait répondre à ces demandes de l'industrie agile. Elle se place en tête des pays d'accueil des projets industriels étrangers en Europe avec 212 projets recensés en 2016. Cette nouvelle forme d'industrie agile et plus robotisée a toujours besoin de personnes pour faire fonctionner ses sites. 150 projets se sont installés dans les villes moyennes et les zones rurales, dans cette France périphérique où se concentre une partie des problèmes économiques et sociaux de l'Hexagone. La dynamique est sans doute un des signes que nous sommes arrivés à une limite basse du poids de l'industrie dans notre PIB (12 %), même si on ne peut pas se battre à armes égales contre ce barycentre industriel et exportateur de l'Europe qu'est l'Allemagne.

Après les investissements réalisés dans la French Tech et dans le numérique, la France peut-elle devenir une « startup nation » ?

M. L. – Tous les ingrédients sont réunis pour qu'une partie de la France soit plus entrepreneuriale et plus adaptée à des marchés technologiques d'avant-garde. La confiance est un point fondamental pour se dire que l'innovation peut aussi se développer chez nous. La France ne va sans doute pas devenir une "startup nation" au sens où on en parle pour Israël. Notamment parce que notre pays ne compte pas que sur ses start-ups. Elle peut aussi s'appuyer sur un important système de distribution, des fleurons industriels... Les start-ups se concentrent dans les territoires qui vont très bien, où le niveau de confiance des jeunes talents et des entrepreneurs est déjà élevé. Même si la France concentre 20 % des levées de fonds dans l'Union européenne (contre 13 % en 2015), nous ne sommes pas aussi bien placés que d'autres pays en la matière, ce qui explique que nous n'ayons que trois licornes : Ventreprivee.com, Criteo et BlaBlaCar. Il faudrait que l'épargne se diffuse davantage dans l'économie.

Comment la France peut-elle se positionner face aux conséquences du Brexit ?

M. L. – 80 % des entreprises interrogées estiment que le Brexit ne va pas transformer de manière notable leur univers et qu'il n'y a pas de raison de s'affoler. Les banques seraient très affectées par la perte plus que probable du passeport européen, et un quart de la City sera affecté. Une partie de ces entreprises en profitera pour évoluer et passer sur le cloud. Le Brexit va pousser les entreprises à changer, notamment pour les secteurs qui avaient beaucoup misé sur le Royaume-Uni comme la pharmacie, l'automobile, les nouvelles industries technologiques... Les Britanniques vont perdre l'accès à une grande mobilité de talents et aux grands programmes de recherche européens. 14 % des entreprises internationales implantées au Royaume-Uni envisagent de relocaliser tout ou partie de leur activité. Dans la banque, le vote de raison va à l'Allemagne et à Francfort, qui abrite la Banque centrale européenne (BCE). Le déséquilibre qui avait fait de la City et de Londres la place financière de l'Europe en une dizaine d'années va sans doute se rééquilibrer. Il n'y a pas que la France dans la balance, mais la France et le Grand Paris ont leur carte à jouer. La mobilisation des acteurs et, peut-être, une sélection pour les jeux Olympiques 2024, constituent une grille de réponse.


Méthodologie du Baromètre attractivité de la France d'EY : la perception et les attentes des décideurs internationaux ont été recueillies à travers une enquête téléphonique auprès de 203 décideurs internationaux du 6 au 22 mars 2017. Les dirigeants, déclarés impliqués dans les décisions d'investissement étranger, ont été interrogés dans 26 pays et en trois langues.

 
bio express
 
Marc Lhermitte , Associé EY Advisory
Marc Lhermitte est associé EY depuis 1997. Global Lead Attractiveness et Competitiveness , il est en charge des équipes actives sur la localisation, le développement économique, l'aménagement, l'immobilier et les infrastructures. Il pilote de nombreuses études EY, notamment les baromètres "Attractivité de l'Europe" et "Attractivité de la France", "Panorama des industries culturelles et créatives", "La Révolution des métiers" ou encore "La Révolution des services".
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