« La France est au cœur de la désintermédiation du financement »

Entretien : - Associé en charge des activités Equity Capital Markets chez EY Ricol Lasteyrie Corporate Finance
19
12
83

La désintermédiation du financement a permis de diversifier les sources de financement des entreprises. Les marchés ou les investisseurs institutionnels montent en puissance à côté du traditionnel crédit bancaire. Sous l'effet des nouvelles règles prudentielles et des besoins des émetteurs et des investisseurs, le mouvement s'accélère. Il offre de nouvelles opportunités pour les sociétés du CAC 40, mais aussi pour les PME et les ETI.

Comment la désintermédiation a-t-elle permis de faire évoluer les modes de financement des entreprises ?

Marc Lefevre – Les sources de financement des entreprises se sont diversifiées et, en France, le financement par le marché est passé, en trois ans, de 30 à 39 % du financement total. Ce mouvement est pérenne et s'accélère sous l'effet de plusieurs phénomènes. Du fait de l'évolution des règles prudentielles, notamment Bâle 3, les banques doivent inscrire davantage de réserves dans leur bilan, ce qui limite leurs possibilités de prêts bancaires. Les grands institutionnels ont dû quant à eux et face à Solvency 2, réduire leur exposition aux actions. La France a une petite avance sur ce sujet par rapport aux autres pays européens, dont le financement par le marché est de l'ordre de 30 % seulement, car elle bénéficie d'un écosystème d'émetteurs et d'acteurs diversifié, qui attire d'ailleurs beaucoup de flux internationaux. Le retour de la croissance s'accompagne d'une confiance accrue dans les marchés, qui sont parvenus à maîtriser la volatilité du cours des actions. Les formes de financement non bancaires sont montées en puissance, d'autant que les liquidités disponibles sont considérables. Avec la baisse des taux, le marché obligataire ne rémunère plus autant les placements, et les investisseurs se sont progressivement tournés vers les entreprises pour placer leurs liquidités. Les entreprises ont ainsi pu trouver, hors du crédit bancaire, des sources de financement pour financer leur transformation numérique ou procéder à des augmentations de capital qui leur ont permis de renforcer leurs fonds propres.

Toutes les entreprises sont-elles également impactées par ce recul de la part du crédit bancaire dans les financements ?

 M. L. – Les PME et les grandes entreprises ont des approches différentes, mais toutes participent à ce mouvement. Les sociétés du CAC 40 se financent à plus de 90 % auprès des marchés et ont profité des opportunités de financement, même si elles n'en avaient pas besoin dans l'immédiat. Chez les PME et les ETI, la logique est différente, notamment car elles lèvent des fonds quand elles ont un projet précis à financer. Aujourd'hui, elles continuent de se financer à 90 % auprès des banques, à 6 ou 7 % auprès des fonds d'investissement et à 3 ou 4 % sur le marché boursier. Dans cet ensemble, les ETI sont plus facilement désintermédiées que les PME. Il est essentiel de pouvoir bien financer le marché des PME, qui sont porteuses de l'innovation, de la croissance et de l'emploi. Depuis un certain nombre d'années, elles peuvent accéder plus facilement au marché grâce à ses différentes évolutions telles que la création du marché Alternext, qui leur est spécifiquement destiné ou au lancement de la place de marché d'Euronext dédiée aux PME-ETI, EnterNext en mai 2013. Il y a aujourd'hui une vraie prise de conscience des émetteurs et des investisseurs que les cours des indices dédiés aux PME et ETI surperforment ceux du CAC 40 ou SBF 120, car ces sociétés sont très agiles et très créatrices de valeur sur des technologies disruptives. Les investisseurs ont donc un vrai intérêt à se tourner vers ces sociétés. 

De quelle manière les innovations du marché ont-elles conforté ces mouvements ?

M. L. - Sur le marché des actions, on a vu se développer le recours aux obligations convertibles en actions. Du côté des obligations, les Euro Private Placements ou « Euro PP » permettent à des investisseurs institutionnels européens comme des caisses de retraite ou des assurances d'investir à titre privé dans des sociétés privées. La place de Paris est très active sur ce type de produits, qui ont fait l'objet au niveau européen de 8,1 Md€ de financement au travers de 132 opérations en 2016 (+40 % par rapport à 2015), avec des tickets moyens qui progressent. C'est le signe que ces opérations commencent à toucher plus largement les entreprises de taille plus modeste. On a aussi vu se développer des logiques de partenariats entre investisseurs et agents, par exemple pour des opérations de transmission d'actifs, de cession de facture ou de vente de créance qui permettent d'améliorer la trésorerie d'une société. La France a aussi fait d'énormes progrès dans le financement des startups, notamment dans leur phase de démarrage.

Le modèle qui se dessine en Europe se rapproche-t-il peu ou prou de celui des États-Unis ? Quels sont les risques en cas de récession ou de crise financière ?

M.L. – On va vers davantage de désintermédiation, mais on n'atteindra jamais le même niveau que les États-Unis, où les entreprises se financent à 70 % de leurs besoins sur les marchés. Cela s'explique à la fois par un fonctionnement propre à l'économie américaine, avec un rôle central des fonds de pension et une titrisation de la dette plus importante qu'en France, mais aussi en raison de l'état d'esprit des entrepreneurs. Dans ce pays, une société qui se porte bien se finance naturellement auprès de la Bourse. Plus une entreprise est exposée sur les marchés, plus les risques peuvent potentiellement être importants en cas de crise, ceci dépendant des produits de financement retenus. Mais, dans une période de croissance et de retour de la confiance comme celle que nous vivons aujourd'hui, c'est aussi une réelle opportunité. La Bourse reste une fantastique boîte à outils de financement ! 

Que peut-on attendre du monde des Fintech et du financement participatif, notamment pour les startups ?

M. L. – Le monde des Fintech et leur écosystème sont extrêmement importants, car les entreprises qui la composent sont une source d'innovation permanente. Le financement participatif a augmenté de 40 % en un an pour atteindre 235 M€ sur le volet crowdlending, mais cela reste encore un épiphénomène en France. Ce mode de financement représente un relais intéressant pour les toutes petites sociétés, mais il n'y a pas d'acteur économique qui soit parvenu à se développer fortement par ce biais. De ce point de vue, la France est en retard sur le Royaume-Uni, qui a démarré plus tôt sur le financement participatif des entreprises et bénéficie d'un environnement plus riche. 

Le président de la République a annoncé la création d'un fonds de soutien de 10 Md€ pour faciliter le réinvestissement dans les startups et les entreprises innovantes. Est-ce à la hauteur des besoins et pertinent ?

M. L. – C'est pertinent, car on se situe au début de la chaîne de financement et que cela peut aider à transformer les pépites en champions de demain. L'État est là dans son rôle de financeur de l'économie réelle au service d'une véritable politique industrielle qui consiste à multiplier les sources de financement et les portes d'entrée, mais aussi à encourager une forme de réindustrialisation et de promotion du savoir-faire français. La Banque publique d'investissement (BPI) a beaucoup fait parler d'elle lors de son lancement, mais a aujourd'hui trouvé sa place dans un écosystème de sources de financement qui est beaucoup plus riche qu'il y a quelques années. Pour gérer le risque et l'innovation, il n'y a rien de tel que les actions, qui sont un élément essentiel pour renforcer ses fonds propres et une manne que l'entreprise n'a jamais à rembourser...

Si les banques deviennent plus contournables que par le passé, avec quels types d'offres ou de produits peuvent-elles redevenir plus attractives ?

M. L. – Malgré la désintermédiation, les banques resteront centrales. Elles ont reconstitué leurs leviers de croissance et il sera difficile pour d'autres types d'acteurs de lutter, surtout si elles parviennent à se positionner en tant que point d'entrée unique. Ainsi, dans un contexte de reprise économique et de taux bas, la distribution de prêts bancaires aux entreprises enregistre depuis plusieurs mois une croissance très dynamique. Parallèlement, il y a déjà des partenariats forts entre la banque et l'assurance. Elles continuent à faire évoluer leur offre. Les rachats de Fintech leur permettent de proposer des services innovants qu'elles n'auraient pas pu développer en interne. Les banques gardent un vrai rôle pour aider les entreprises à trouver le chemin de la Bourse, leur expliquer l'écosystème, pour responsabiliser le marché... À côté des banques anglo-saxonnes, certaines banques françaises comme la Société générale ou BNP Paribas sont d'ailleurs très actives sur les introductions en Bourse (IPO). L'écosystème des sources de financement alternatives est en train de mûrir et a déjà entamé sa consolidation comme le montre la fusion, en 2016, entre la plateforme Lendix, leader du prêt aux PME, et Finsquare, spécialisée sur le prêt à court terme. Sur la cinquantaine de structures de financement de ce type qui existent à ce jour, certaines ont des volumes extrêmement faibles. Soit elles parviendront à grossir, soit elles devront se consolider.

 
bio express
 
 
Marc Lefèvre, Associé en charge des activités Equity Capital Markets chez EY Ricol Lasteyrie Corporate Finance
Diplômé de l'EDHEC Business School et de l'INSEAD, Marc Lefèvre a commencé sa carrière en 1994 en audit et contrôle de gestion à la Société Générale pour la zone Amériques. En 1996, il a rejoint le secteur du conseil en management chez Odyssée, qui devint Atos Consulting, entité du groupe Atos. Il est intervenu sur des missions de conseil en management et stratégie auprès d'acteurs financiers au sein des mondes de la banque, de l'assurance et des marchés financiers. Marc Lefèvre a rejoint Euronext en 2006 en tant que directeur responsable des activités de ventes européennes du trading (NYSE Euronext), puis directeur Europe en charge des relations avec les émetteurs et le développement commercial des activités de cotation. En 2014, il a pris la direction Europe du département listing pour Euronext. Depuis novembre 2016, il est associé en charge des activités Equity Capital Markets chez EY Ricol Lasteyrie Corporate Finance.

{POPUP_CONTENT}