« La transformation digitale doit être porteuse de sens et d'avenir »

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La transformation digitale cache des évolutions sociétales très profondes, qui aspirent à un monde plus respectueux de l'être humain et à des modes de production durables. Des dynamiques sont déjà à l'œuvre, portées par des consommateurs et des citoyens en attente d'autonomie, au plus près de leur lieu de vie. Les entreprises et les autorités publiques doivent intégrer ces attentes, au risque de se faire elles-mêmes disrupter.

La transformation numérique est souvent envisagée sous l'angle technologique. Que révèle-t-elle des tendances sociétales à l'œuvre ?

Yannick de Kerhor - La technologie ouvre de nombreux horizons aux niveaux professionnel et personnel, mais cette transformation cache une disruption sociétale bien plus large. Le digital donne du pouvoir au consommateur, au citoyen, à l'individu, mais il génère aussi des inquiétudes liées à la destruction des emplois, aux questions de cybersécurité, d'homme augmenté, de transhumanisme... Le XXe siècle nous a laissés avec une société consumériste hiérarchisée dans laquelle l'homme ne se sent plus à l'aise, coincé dans des impasses spirituelles, politiques ou économiques. Pour beaucoup de citoyens, la coupe est pleine ! Ils se montrent de plus en plus critiques à l'égard d'un capitalisme qui leur semble hors sol. La tension sociétale s'accroît et elle s'exprime, parfois de manière très brutale, dès qu'un mode d'expression s'offre aux individus. Pour accompagner les évolutions que nous vivons dans le cadre d'une économie positive, il est essentiel d'être à l'écoute des enjeux sociétaux qui ont parfois du mal à émerger dans le débat social ou dans les médias, mais qui sont des phénomènes bien réels et grandissants. Ce qui a longtemps relevé du militantisme devient aujourd'hui mainstream.

Quels signaux illustrent déjà cette tendance et à quelles attentes répondent-ils ?

Y. de K. - Au XXe siècle, l'acquisition de la liberté a été associée à l'accumulation de capital. Aujourd'hui, c'est l'autonomie locale et personnelle qui permet de devenir plus libre. Nous sommes entrés dans une phase de déglobalisation ou de démondialisation et beaucoup de gens sont soit à l'écoute, soit engagés dans des systèmes parallèles. On le voit avec les « communaux collaboratifs », chers à l'économiste américain Jeremy Rifkin, qui se fondent sur l'intérêt de la communauté. Ces expériences se rapprochent pour le moment de l'économie sociale et solidaire mais elles vont continuer à évoluer, notamment car les réponses traditionnelles autour du développement durable ne répondent pas de manière satisfaisante aux attentes des gens qui voient la planète continuer à s'épuiser et la biodiversité se réduire en raison de notre mode de vie. Aux États-Unis, les associations BALLE (Business Alliance for Local Living Economies) réunissent des entrepreneurs de PME qui estiment que le local est plus important que le global et qui mettent en place les moyens de faire fructifier ces ressources.

Cela va-t-il jusqu'à une refonte des modes de production ?

Y. de K. - L'alimentation et l'énergie ont déjà amorcé leur transformation. Le mouvement mondial autour de la permaculture représente un changement total de perspective dans l'agriculture et offre le moyen de produire des aliments bien plus riches en nutriments que l'agriculture intensive. Les expériences menées à la Ferme du Bec Hellouin, en Normandie, ont prouvé que ce mode de culture génère suffisamment de revenus pour faire vivre une famille sur une surface pourtant réduite. Tout cela contribue à réinventer le lien entre agriculture, alimentation et santé. Le succès du bio ou de « La ruche qui dit oui ! » montre aussi qu'une part non négligeable de la population est prête à adopter de nouveaux modes de consommation en se détournant des supermarchés et d'une chaîne agroalimentaire surindustrialisée. Dans le domaine de l'énergie, on sait déjà que le modèle de production centralisée et distribuée est amené à évoluer vers des lieux de production et de consommation plus atomisés. Toute la question est de savoir à quelle vitesse cela va se produire et comment les acteurs doivent envisager la suite.

Comment les entreprises doivent-elles s'organiser pour gérer ces évolutions ?

Y. de K. - Les entreprises qui ne sont pas à l'écoute des tendances sociétales prennent le risque de passer à côté d'opportunités, mais surtout celui de se faire disrupter de manière très radicale. Les équipes managériales doivent donc intégrer dans leur stratégie une vision élargie des transformations, avec des indicateurs de mesure sans doute différents de ceux qui existent actuellement. Dans le modèle actuel, les business plans sont toujours envisagés à la hausse et personne n'anticipe la fin brutale d'un marché. Quand le consommateur est libre de passer à une offre qui convient mieux à ses attentes, les ruptures peuvent intervenir très rapidement. Il y a déjà beaucoup d'exemples de marchés qui se sont écroulés et, avec les tendances en cours, il y en aura encore beaucoup d'autres. À court terme, les mutations peuvent entraîner une phase de décroissance de l'activité, mais il faut surtout s'organiser pour éviter que l'entreprise ne meure à moyen terme. Ce n'est jamais facile, d'autant que la mise en place de nouveaux modèles crée souvent un hiatus avec la communauté financière. Il est d'ailleurs intéressant de voir comment un visionnaire comme Elon Musk arrive à embarquer les investisseurs et les prêteurs par la profondeur de sa vision et les réponses audibles qu'il leur apporte. Peter Thiel, cofondateur de PayPal, a aussi une réflexion très intéressante sur le sujet. Il a montré que, lorsque la génération de profit est très éloignée, il faut réussir à convaincre les financiers que l'on est en train de créer un modèle qui distancera largement ses concurrents, quitte à aboutir à une sorte de monopole.

Quelles mutations peut-on envisager sur le marché du travail ?

Y. de K. - La fin annoncée du salariat et du CDI va se produire. Les quinquagénaires sont d'ailleurs les premiers à ouvrir une fenêtre sur les nouvelles organisations du travail, avec des projets plus variés et des engagements sur des périodes plus courtes. Que ce soit subi ou choisi, ils sont de plus en plus nombreux à opter pour de nouveaux modes de vie, qui répondent mieux à leurs aspirations profondes. Pour des raisons différentes, les jeunes participent aussi à ce mouvement en trouvant d'autres voies pour entrer sur le marché du travail. La fin du salariat est aujourd'hui vécue comme une menace pour la plupart des gens car c'est le système dans lequel s'est forgée leur représentation du monde du travail. Mais quel regard portera-t-on sur les contraintes et la subordination liées au contrat de travail dans trois générations ? Il n'est pas sûr que la fin du salariat soit considérée comme quelque chose de fâcheux, surtout si des plateformes ont permis entre-temps de réconcilier facilement l'offre et la demande sur un marché du travail qui sera devenu plus fluide.

D'où viendra la dynamique autour cette nouvelle forme d'humanisme ?

Y. de K. - Dans un premier temps, les réponses viendront sans doute moins des gouvernements que de la sphère politique locale, qui est plus proche des réalités du terrain, mais surtout des mouvements qui se déploient de manière très pragmatique chez les citoyens. À Detroit, après la crise industrielle, les populations qui n'avaient plus de travail se sont prises en main et ont créé un écosystème local pour retrouver une autonomie. Nous entrons dans une période où il s'agira de réinventer le monde et de le réenchanter. Cela passera par le développement de l'agriculture urbaine, la végétalisation des villes, des changements profonds du paysage... Pour que ce nouveau modèle émerge, il faudra qu'il soit accessible au plus grand nombre et qu'il offre une perspective positive sur l'avenir. J'ai tendance à penser que les transformations arriveront plus vite qu'on peut imaginer.
 
bio express
 
Yannick de Kerhor, Chief Digital Officer chez EY France
Yannick de Kerhor est Chief Digital Officer d'EY en France. Il a effectué une grande partie de sa carrière chez KPMG, où il était membre du Comex en charge des activités Advisory et Transactions. Il y supervisait aussi la fonction informatique pour les 7000 collaborateurs en France. Yannick de Kerhor a rejoint le département Transactions d'EY en novembre 2015 en charge du développement de l'activité auprès de grands groupes. Il a été nommé Chief Digital Officer en charge de la transformation digitale pour EY en France en janvier 2017.

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