« Le foot est le troisième lieu éducatif en France, après la famille et l’école »

Propos recueillis par la rédaction de Questions de transformation - 11 juillet 2019

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La ligue de football professionnel (LFP) a lancé en 2017 un programme national de responsabilité sociale et environnementale (RSE) intitulé " Révélons nos talents ". Il vise à montrer la véritable identité du football français, qui conjugue passion, ancrage territorial et rôle éducatif. Insertion professionnelle, lutte contre les discriminations, sensibilisation à la citoyenneté et à la protection de l'environnement... Nathalie Boy de la Tour, présidente de la LFP, détaille les actions que la Ligue développe, coordonne ou accompagne.

Pourquoi est-il si important d'associer un volet RSE au plan stratégique du football professionnel ?

Nathalie Boy de la Tour – La RSE fait partie intégrante de l'ADN du football. C'est le sport le plus pratiqué par les jeunes, avec 2 millions de jeunes licenciés qui jouent chaque semaine, et la passion pour le foot est partagée par des dizaines de millions de personnes. Ce sport est ancré dans les territoires, avec des clubs très proches des associations locales. On l'oublie souvent, mais le foot est aussi le troisième lieu éducatif en France, après la famille et l'école. Sur la saison 2018-2019, la LFP a reversé 76,8 millions d'euros à des causes RSE au sens large, ce qui correspond à près de 4 % de son chiffre d'affaires, quand les entreprises du CAC 40 sont en moyenne à 0,5 %. Pourtant, le volet RSE du foot est soit méconnu de la part du grand public et des médias, soit tellement intégré par les acteurs de ce sport qu'ils ne le voient plus. Les clubs et les joueurs n'ont pas attendu la politique RSE de la Ligue pour agir, mais il fallait mettre en lumière toutes leurs actions, les coordonner et les accompagner. L'état des lieux annuel « Jouons-la collectif » permet d'identifier les actions.
On utilise aussi la force de ce sport pour monter cinq ou six opérations nationales par an, dans lesquelles tous les clubs se fédèrent autour d'une cause qui bénéficie d'une importante résonance médiatique. La Ligue se présente donc comme un acteur qui permet l'échange de bonnes pratiques et se met au service des clubs qui souhaitent s'y associer, toutes les actions proposées restant évidemment optionnelles.

Quels étaient les combats les plus urgents à mener ?

N. B. de la T. – Toutes les cibles et toutes les causes sont importantes. Puisqu'il faut bien faire des choix, nous avons interrogé nos clubs pour savoir quelles étaient, selon eux, les cibles et thématiques prioritaires. Ils ont souhaité s'adresser à l'enfance et à la jeunesse autour de l'éducation et de l'insertion professionnelle. Dans le cadre du programme national « Révélons nos talents », la Ligue accompagne, depuis 2017, la formation de jeunes décrocheurs aux métiers du numérique. Nous reversons à l'association Simplon 100 euros pour chacun des quelque 2 000 buts marqués chaque année en Ligue 1 et Ligue 2. Sur la saison 2018-2019, cela a permis de financer 21 000 heures de formation au code pour des jeunes issus de quartiers sensibles ou de zones rurales, soit l'équivalent d'une promo de 25 jeunes formés et de retour vers l'emploi. Pour des enfants en déshérence scolaire, qui vivent parfois dans un contexte familial compliqué et tendu, l'éducateur de foot – le coach – est souvent le dernier bastion de l'autorité et la personne la plus à même de passer des messages autour des valeurs de solidarité, d'engagement, de tolérance et de dépassement de soi... Une équipe de football est une somme d'individualités au service du collectif. Les passerelles avec le monde de l'entreprise sont donc assez aisées à mettre en avant. Dans le foot amateur, les éducateurs sont de plus en plus vigilants au travail fait à l'école. C'est un des axes importants de la FondaCtion du Football, que j'ai créée, aujourd'hui repris par la Fédération française de football (FFF).

La lutte contre les discriminations était au programme de la saison 2018-2019. Comment la LFP s'est-elle emparée de cette thématique ?

N. B. de la T. – La politique ambitieuse de lutte contre toutes formes de discrimination comme le racisme ou toutes les phobies LGBT, s'est traduite par différentes actions nationales. Pour la première fois, en mai 2019, une journée entière de championnat a été dédiée à la lutte contre l'homophobie. Les capitaines, les arbitres et les délégués de match ont porté un brassard arc-en-ciel, et un spot a été diffusé dans les stades pour sensibiliser le public. Le volet prévention et éducation a été renforcé dans les centres de formation, où des associations sensibilisent les jeunes joueurs et les amènent à réfléchir aux mécanismes qui se mettent en place dans l'homophobie. Grâce à la convention de mécénat signée avec la Licra en mars 2019, le public des stades peut faire remonter tout acte discriminant qui serait constaté et que nous ne pouvons pas voir en tant qu'organisateur des compétitions. Le foot est le reflet de la société et il peut attirer des gens racistes et homophobes. La lutte contre les discriminations est essentielle, mais il ne s'agit pas non plus de stigmatiser l'ensemble des supporters.

Vers quoi voulez-vous faire évoluer la politique RSE de la LFP pour les années à venir ?

 N. B. de la T. – Les sujets sont pléthoriques car la RSE est un combat sans fin ! Il faut continuer à travailler sur l'éducation, la lutte contre les discriminations, l'insertion au sens large, la sensibilisation autour du caritatif. Sur ce point, le foot apporte tellement de joie et de bonheur qu'il faut préserver tout ce qui est mis en place par les clubs à travers des maraudes ou les contacts très fréquents avec les hôpitaux pédiatriques. L'environnement est aussi un volet important de notre politique RSE. Un accord de partenariat a été signé en mars avec le WWF. Pour la première année, nous avons mis en avant la défense des espèces en voie de disparition. Chaque club a une mascotte. Certaines font référence à des espèces en voie de disparition, ce qui a permis d'aborder la question de manière ludique. Là encore, nous avons réalisé un spot de sensibilisation, diffusé sur les réseaux sociaux et dans les stades, et mis en place des actions de prévention dans les centres de formation à travers des ateliers ad hoc. 

Comment associez-vous les « modèles » du foot à ces actions ?

N. B. de la T. – Plus on a d'ambassadeurs – joueurs anciens ou actuels – qui portent ces causes et qui s'engagent, mieux c'est. L'exemple donné par un joueur est sans commune mesure pour les jeunes. C'est souvent compliqué de mobiliser les joueurs en activité, qui ont un agenda ultra-chargé, mais les clubs qui ont des fondations ou des associations leur demandent de s'impliquer, notamment dans les hôpitaux pédiatriques. La ligue est aussi partenaire de l'association Mon cartable connecté, qui permet à des enfants malades de poursuivre leur scolarité en se connectant aux cours. Pour un enfant malade et pour sa famille, les rencontres avec un joueur sont un moment de respiration essentiel.

Peu de stades de clubs professionnels sont « verts ». Comment la LFP peut-elle inciter les clubs et les municipalités à réduire leur consommation d'énergie ou à les rendre autonomes en matière énergétique ?

N. B. de la T. – Les deux principales sources d'impact carbone se situent au niveau des déplacements – c'est pour cela qu'on incite toujours les supporters à se tourner vers le covoiturage, qui est déjà très pratiqué dans le foot amateur – et des déchets. Le tri des déchets est mis en place dans 97 % des stades. Rares sont les stades propriétaires ou exploitants de leurs infrastructures. Quand elles sont pilotées par les collectivités locales, c'est souvent compliqué pour les clubs de s'impliquer dans la politique environnementale. Il y a aussi des contre-exemples, comme à Lyon, où OL Group est propriétaire du Groupama Stadium. D'une manière générale, les douze nouveaux stades construits ou rénovés pour l'Euro 2016 intègrent les normes haute qualité environnementale (HQE). Les clubs mettent en place des gobelets consignés. Accompagné par le WWF, la LFP a entamé des réflexions pour les inciter à réduire l'utilisation du plastique et proposer une alimentation plus éco-responsable, les jours de match.

Que laisse espérer l'engouement autour de la Coupe du monde féminine pour la promotion du foot féminin ? Quelles sont les réponses structurelles à apporter pour ne pas décevoir les espoirs des jeunes filles qui veulent s'engager dans ce sport ?

N. B. de la T. – Ce sera un travail de longue haleine, déjà commencé depuis 5 à 6 ans par la FFF, qui gère la pratique du foot féminin. La promotion du foot féminin passera avant tout par le développement de la pratique. Il y avait 50 000 jeunes licenciées il y a 5 ans et on devrait avoisiner les 200 000 pour la saison prochaine. La difficulté sera donc d'avoir des lieux dans les stades pour accueillir les licenciées, d'aménager les vestiaires, de trouver des créneaux pour les entraînements... La coupe du monde a été un coup de projecteur formidable, qui a dépassé nos espérances ! On s'attendait à ce qu'une coupe du monde qui se tient en France ait du succès, mais on ne pensait pas qu'autant de spectateurs et spectatrices seraient au rendez-vous. Il va falloir faire en sorte que ce momentum se poursuive sur le championnat féminin. Même si la LFP ne gère pas le foot féminin, il est important pour nous de faire venir les femmes dans les stades, de leur faire comprendre que le foot est un spectacle où les femmes et les familles ont leur place. La coupe du monde féminine devrait nous y aider énormément car le public qui a assisté aux rencontres est très différent de celui qui vient traditionnellement aux matchs de championnat. C'est un public à 50 % féminin, quand on est à 25 ou 30 % sur la Ligue 1 ou la Ligue 2, et très familial. 

De nombreuses joueuses professionnelles se plaignent du niveau de leurs salaires en comparaison de ceux qui sont pratiqués dans le football masculin. Une convergence est-elle envisageable ?

N. B. de la T. – C'est avant tout une économie à créer. Pendant longtemps, le foot féminin n'a pas eu suffisamment de pratique et ce sport n'était pas considéré comme un « produit attractif » pour les sponsors et les médias. Avec la coupe du monde féminine, cela commence à changer et on voit que le foot féminin intéresse le public. Les sponsors et les médias vont forcément suivre, les salaires vont augmenter... La LFP a reversé aux 12 équipes de D1 féminine le million d'euros correspondant à sa quote-part du bénéfice de la coupe du monde masculine. C'est certes un symbole, mais qui nous a semblé important !

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