« Les femmes sont très à l'aise avec les valeurs du numérique »

Entretien : - Cofondatrice de la JFD, fondatrice de the bureau et du JFD Connect Club
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La révolution en cours est aussi une révolution culturelle, qui représente une nouvelle étape pour la place des femmes dans le numérique. Le digital accélère l'égalité entre les femmes et les hommes dans leurs actions pour construire un monde meilleur. À condition que les femmes puissent s'inspirer de modèles de réussite et saisir leur chance. Plus elles participeront à la construction de ce nouveau monde, plus les stéréotypes anciens tomberont.

Quel regard portez-vous sur l'évolution de la place des femmes dans l'univers du digital ?

Delphine Remy-Boutang – Le code est un langage créé par une femme, Ada Lovelace. Plus près de nous, à l'époque des « Computer Ladies », Margaret Hamilton, codeuse à la Nasa, a contribué à envoyer le premier homme sur la Lune. Dans les années 70, le numérique a acquis ses lettres de noblesse et les hommes s'y sont engouffrés. Les femmes sont restées au même niveau. Selon le Syntec Numérique (syndicat professionnel réunissant tout l'écosystème numérique français, ndlr), elles ne représentent encore que 28 % des métiers du numérique. On trouve seulement 11 % de femmes à la tête de startups et 2 % dans le sport connecté... Pourtant, ce monde numérique est le nôtre ! Pour augmenter la présence des femmes, il faut réussir à faire en sorte qu'elles ne s'y sentent pas étrangères. Le pouvoir ne se demande pas, il se prend et le XXIe siècle est notre moment ! Si les compétences ne sont pas genrées, les notions de collaboration, de partage, de transmission et d'agilité, qui font partie de l'ADN du numérique, sont précisément des valeurs dans lesquelles les femmes se sentent bien. Nous avons une chance inouïe de pouvoir nous saisir des opportunités du numérique. Pour cela, il faut parfois provoquer quelques coups de pouce et mettre en avant les exemples de réussites et les femmes à forte capacité d'influence.

Comment faire émerger ces modèles de « femmes disruptives » ?

D. R.-B. – On ne peut pas devenir ce que l'on n'a pas vu. Avec La Journée de la Femme Digitale (JFD), nous voulons donner envie aux femmes d'innover et d'entreprendre. Il faut donc que les femmes soient encore plus aux manettes. Ce n'est pas gagné, car rien n'est jamais acquis. Nous mettons en avant des modèles de femmes digitales à travers de nombreuses jeunes entrepreneures qui sont à découvrir et qui cassent les codes. Les innovations naissent aussi des rencontres qui se créent. Il faut pouvoir passer de l'expression « j'ai de la chance » à « j'aide la chance ». Depuis un an, nous avons donc créé le JFD Connect Club, qui répond au besoin exprimé par 93 % des femmes de pouvoir mieux activer leur réseau, de travailler autrement, de s'inspirer de ce que font les autres femmes, de prendre le temps de faire ce que les hommes savent très bien faire dans des lieux qui leur sont propres... Ce club, jusqu'à présent nomade, permet de faire se rencontrer 130 femmes ayant une forte capacité d'influence autour de valeurs fortes : « Innovation, partage et bienveillance. » L'objectif est de monter assez rapidement à 200 femmes. Nous allons donner rapidement au JFD Connect Club un lieu pérenne de networking pour nos membres à Trocadéro. Nous réfléchissons aussi à décliner La Journée de la Femme Digitale en région, où il y a aussi beaucoup de femmes qui changent le monde.

Quels sont les avantages à mieux inscrire les femmes dans la « philosophie sociale » du numérique ?

D. R.-B. – Soyons optimistes et faisons le pari que le numérique peut apporter à tous le meilleur, qu'il permette de créer de nouveaux métiers et de répondre à de nouveaux besoins. Associer davantage les femmes permettrait déjà d'aller vers un monde meilleur car plus équilibré, plus juste et plus égalitaire. L'intelligence artificielle, qui va apporter des changements énormes dans les deux à cinq ans, est dans la continuité du big data. Si les algorithmes sont vus essentiellement selon un prisme masculin, l'intelligence artificielle sera obligatoirement déséquilibrée. On voit déjà des stéréotypes se reproduire. Les assistants virtuels comme Alexa, Cortana ou Julia dans le système que nous avons adopté chez the bureau, sont toujours des femmes. Comme si un assistant devait systématiquement être une femme ! C'est une vision biaisée de la société. Dans l'adoption de toutes ces nouvelles technologies disruptives, il faut que le prisme soit aussi féminin. On ne peut pas écrire les modèles du futur sur les modèles du passé ou en gardant un œil sur le rétroviseur.

Quels freins lever pour que les femmes entrent davantage dans le numérique ?

D. R.-B. – Au-delà de l'élément culturel, qui reste très fort, la vraie problématique se situe dans le choix des filières et dans le « plafond de verre » que les femmes devraient casser. Personne n'a envie de devoir casser un plafond de verre ! Aujourd'hui, nous préparons nos enfants à des métiers qui n'existent pas et il est faux de croire que l'on a besoin d'être bon en mathématiques pour s'investir dans la technologie. Steve Jobs est le plus grand autodidacte du siècle, mais c'était un marketeur hors du commun, qui a su s'entourer de collaborateurs qui avaient les bonnes compétences. Désormais, tout le monde doit apprendre à réapprendre en permanence. Il y a beaucoup de formations courtes qui permettent par exemple d'apprendre le code en quelques mois et de se former aux différents métiers du numérique. Ces modes d'apprentissage sont en train de tout remettre à plat.

Les femmes entrepreneures lèvent moitié moins d'argent que les hommes, en partie car elles demandent moins. Comment y remédier ?

D. R.-B. – La quasi-totalité des fonds d'investissement a été créée par des hommes. Seuls deux ont été lancés par des femmes : Daphni, le fonds de Marie Ekeland, et OneRagtime, celui de Stéphanie Hospital. Dans la manière des femmes entrepreneures d'aller chercher des fonds, il y a une grande part d'inconscient. Elles ont encore trop souvent le syndrome de la bonne élève et elles attendent d'être prêtes à 300 % avant de se lancer, ce qu'un homme ne fait pas. Elles demandent aussi moins d'argent que les hommes car elles se sous-estiment. C'est un phénomène assez largement répandu et très culturel. Les pays anglo-saxons sont un peu plus avancés que nous sur le sujet. Les pays nordiques sont en revanche très en avance !

Les jeunes femmes « digital natives » seront-elles mieux armées pour s'investir professionnellement dans le numérique ?

D. R.-B. – Cette génération aura d'autres choses à appréhender que ses aînées, mais le numérique c'est avant tout un état d'esprit. Il y a plein de jeunes et plein de gens plus âgés qui l'ont. Et d'autres qui ne l'auront jamais. Pour être une femme ou un homme du digital, il faut être libre, se débarrasser de tout ce que l'on a connu, ne pas prendre les choses trop au sérieux, se donner le droit à l'erreur et surtout, chercher à entreprendre sa vie.

 
bio express
 
Delphine Remy-Boutang , Cofondatrice de la Journée de la Femme Digitale, fondatrice de l'agence the bureau et du JFD Connect Club
Delphine Remy-Boutang a commencé sa carrière chez EURO RSCG Paris avant de s'installer à Londres en 1997 et d'entrer chez IBM en 1999. Au sein de ce groupe, elle a notamment occupé les fonctions de directrice marketing, de directrice de la communication de la zone EMEA, puis de directrice Social Media World Wide. En 2012, elle quitte IBM pour fonder à Londres l'agence de communication digitale the bureau. En 2013, elle cofonde La Journée de la Femme Digitale, un événement dédié à l'entrepreneuriat, au digital et à l'innovation au féminin, puis lance en 2016 le JFD Connect Club, qui a pour vocation de générer des rencontres et porter l'innovation au féminin.
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