« Les smart grids, un formidable outil d'attractivité des territoires  »

Entretien : - Déléguée générale de Think Smartgrids France
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Les smart grids, ou réseaux électriques intelligents, illustrent tout le potentiel du digital appliqué au secteur de l'énergie. Loin d'être un sujet d'innovation pure, ces réseaux permettent à la fois de mixer les sources d'approvisionnement en énergie, de s'adapter à l'évolution des modes de consommation et de favoriser la transition énergétique. Les grands énergéticiens et les collectivités territoriales se sont engagés dans cette mutation qui est tout autant économique et sociétale que strictement énergétique.

Comment le digital accélère-t-il la mutation du secteur de l'énergie ?

Valérie Anne Lencznar – Le digital révolutionne le secteur de l'énergie, qui a longtemps été un modèle très centralisé au niveau de la production, du transport et de la distribution. Les réseaux électriques intelligents – ou smart grids – sont l'illustration de cette évolution. Aujourd'hui, différents réseaux transmettent l'énergie jusqu'à l'utilisateur final. On module la consommation, ce qui permet d'aborder des questions d'efficacité énergétique. Les modes de production et d'autoconsommation, qui existent depuis longtemps en Allemagne, commencent à se développer en France. Compte tenu des coûts d'investissement, il reste plus onéreux de produire son énergie que de l'acheter, mais cela correspond à une tendance de société lourde, qui séduit des gens passionnés par les nouveaux marchés. À terme, l'autoconsommation aura une réalité économique beaucoup plus forte qu'aujourd'hui. Ce sera aussi le cas pour les véhicules électriques, car les batteries profiteront d'une autonomie plus importante. Les systèmes de boucle locale énergétique s'enrichissent, en complément du système de production centralisé, ce qui permet d'alléger les réseaux lors des périodes de pointe... Tout cela crée un cercle vertueux qui aide à lutter contre le réchauffement climatique et permettra d'atteindre les objectifs européens et de la loi de transition énergétique  en termes d'énergies renouvelables.

Comment les énergéticiens traditionnels ont-ils abordé ces enjeux hautement structurants ?

V. A. L.  – Les grands énergéticiens ont pris conscience de ces enjeux il y a trois ou quatre ans, ce qui a donné lieu à beaucoup d'acquisitions de startups ou à la mise en place de modes de collaboration afin qu'ils puissent bénéficier des technologies qui leur manquaient. On est arrivé à la fin de ce cycle et ces groupes sont désormais en ordre de marche vers la digitalisation du monde de l'énergie. La mutation a d'ailleurs été assez fulgurante, peut-être parce que le monde des énergéticiens et des réseaux compte finalement assez peu d'acteurs. En comparaison, la filière des énergies renouvelables est plus dispersée, avec des PME qui ont mis plus de temps à appréhender la réalité du marché dans le passé.

Comment la France se positionne-t-elle sur ce secteur ?

V. A. L.  – Plutôt bien, grâce à la richesse du tissu universitaire et académique, mais aussi aux investissements réalisés par les industriels et l'État. Depuis 2008, on a vu se développer 121 « démonstrateurs », c'est-à-dire des projets qui expérimentent différentes fonctions des réseaux électriques intelligents. Sur la période 2008-2014, la France se plaçait d'ailleurs au premier rang de la recherche et développement sur ces sujets. 500 millions d'euros ont été investis sur les projets de smart grids par des fonds privés et publics. Ce dynamisme montre à la fois l'inventivité et le génie français en la matière, mais aussi le fort soutien de l'État à travers les investissements d'avenir. Les réseaux électriques intelligents ont été assez rapidement identifiés comme une filière de compétitivité, ce qui a d'ailleurs permis de passer à l'étape suivante et d'aller vers des solutions industrielles à l'échelle d'une région. 130 millions d'euros seront investis dans trois projets pilotes sélectionnés en mars 2016 : You & Grid, présenté par la métropole européenne de Lille, Smile (pour Smart Ideas to Link Energies) en Bretagne-Pays de la Loire, qui va notamment permettre aux îles d'Ouessant, Molène et d'Yeu de devenir autonomes en énergie à horizon 2030, et Flexgrid en PACA, pour développer la prévision des productions et des consommations, l'intégration des énergies renouvelables et le stockage...

Peut-on déjà mesurer l'impact des smart grids sur le développement des territoires ?

V. A. L.  – C'est difficile à dire. Les smart grids ne sont pas une finalité en soi, mais des solutions transparentes pour le consommateur moyen, qui vont permettre d'accélérer la transition énergétique. Ils sont en revanche un formidable outil d'aménagement et d'attractivité des territoires. C'est bien là-dessus qu'ont tablé les trois régions sélectionnées dans l'appel à projets. Il fallait certes résoudre d'abord de vraies nécessités pour les habitants et les entreprises : le fait que la Bretagne manque de centres de production électrique ou que l'on puisse sécuriser durablement l'approvisionnement électrique en PACA... Ces projets, qui ont été suscités par une prise de conscience que l'énergie est un élément fondamental du territoire, sont aussi de véritables outils pour promouvoir les régions. Ils deviennent un élément décisif pour attirer les entreprises, convaincre leurs collaborateurs qu'ils auront une qualité de vie et de travail supplémentaire... Il ne peut pas non plus y avoir de mobilité électrique privée et publique sans smart grids. La bonne utilisation des données issues de ces réseaux contribuera à mieux organiser la ville au profit des usagers. 

Quelles pistes encore en développement pourraient s'avérer les plus structurantes ou permettre une accélération de la mutation énergétique ?

V. A. L.  – L'excellence technologique est globalement là, sauf peut-être sur le stockage, même si on ne s'attendait pas à des progrès aussi fulgurants que ceux que l'on a déjà observés dans ce domaine. Aujourd'hui, le problème est soit de nature purement économique, soit psychologique. Les collectivités territoriales doivent continuer à faire de la pédagogie auprès des acteurs économiques pour les convaincre que la digitalisation des réseaux les aidera à construire des projets plus innovants. Demain, il y aura de plus en plus de données en lien avec l'énergie. Les alliances qui pourront se nouer autour de l'accès à ces données et de ce qu'on pourra en faire seront un enjeu important. Dans les régions et les métropoles, il y a aussi un vrai sujet autour du transport, et les smart grids sont un élément central de ces aménagements. Le déploiement de la fibre est aussi essentiel, car c'est un outil d'accompagnement du développement des réseaux électriques intelligents.

À quoi ressemblera, selon vous, le secteur de l'énergie en France dans dix ans, du point de vue des industriels et du point de vue du consommateur ?

V. A. L.  – Pour faire ce genre de projection, on peut regarder les pays nordiques qui proposent des modèles très innovants, liés à la Smart city et aux habitudes des habitants. En Estonie, un opérateur comme Elering permet aux usagers d'accéder à leur consommation électrique en présentant leur carte d'identité numérique, car un opérateur centralise toutes les données. C'est un modèle très pragmatique qui nécessite que tout le monde se mette d'accord. On peut aussi observer l'avenir à partir de ce qui se passe sur les îles. Ces territoires inventent des solutions sobres et efficaces dont les grands acteurs pourraient s'inspirer. À l'avenir, le consommateur sera de plus en plus courtisé, avec de nouveaux services plus adaptés à son profil. En France et en Europe, les consommateurs sont déjà plutôt gâtés dans leur accès à l'énergie. Les nouveaux réseaux et les nouveaux services permettront d'obtenir une meilleure qualité de vie globale et de bénéficier d'une qualité de l'air améliorée, d'un taux de bruit réduit en ville via des transports plus propres.    

 
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Valérie Anne Lencznar , Déléguée générale de Think Smartgrids France
Valérie Anne Lencznar est déléguée générale de l'association Think smartgrids, créée le 16 avril 2015. Elle a dirigé la communication de différentes structures publiques avant de rejoindre le secteur de l'énergie. Directrice de la communication de la centrale nucléaire de Gravelines, elle a ensuite développé la marque du groupe EDF en Pologne et en Hongrie, puis a rejoint le comité de direction du dispatching national de RTE. De 2009 à 2015, elle était secrétaire général coordinateur de la société de projet franco-espagnole Inelfe, qui a construit l'interconnexion électrique souterraine entre Perpignan et Figueras, préfigurant ainsi la mise en place de liaisons de transport Smart grids en Europe.
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