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« Mettre l'épargne privée au service du développement est bon pour les pays, pour les investisseurs et pour le monde »

Entretien : - CEO et fondateur de Blue Like an Orange Sustainable Capital

Publié le 04 octobre 2018

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L'aide publique ou philanthropique ne suffira pas à financer les besoins de développement de l'Afrique, de l'Amérique latine et de l'Asie du Sud. Mobiliser l'épargne privée, locale et mondiale, permet de rééquilibrer les allocations de capital à l'échelle mondiale et de changer d'échelle dans les investissements. L'émergence de nouveaux gisements de croissance permet aussi une meilleure rentabilité pour les investisseurs. Convaincu que la finance bien utilisée peut sauver le monde, Bertrand Badré, ex-directeur général de la Banque mondiale, a créé avec quatre associés un fonds d'investissement dédié au financement de projets humainement utiles.

Pourquoi avoir créé un fonds d'investissement qui mobilise l'épargne mondiale vers des projets humainement utiles, après avoir dirigé la Banque mondiale ?

Bertrand Badré : Créer une nouvelle structure n'était en effet pas complètement naturel. Après avoir passé vingt ans dans des fonctions de dirigeant au sein de très grandes organisations publiques et privées, la voix de la raison aurait même été de continuer dans cet univers. J'ai été poussé par plusieurs personnalités comme Emmanuel Faber, DG de Danone, Ray Chambers, un de ceux qui ont créé le Private Equity il y a une quarantaine d'années, ou Paul Polman, le patron d'Unilever, qui m'ont tous dit qu'il fallait inventer une nouvelle forme de finance et que je ne pouvais pas faire comme s'il ne s'était rien passé lors de la crise de 2008. Après cette crise majeure, dont on n'est pas sorti, quelle devait être la suite : revenir à l'ancien temps ou réinventer autre chose ? Je ne voulais pas me dire, à 70 ou 80 ans, que, trente ans plus tôt, j'avais eu la possibilité d'agir, mais que je ne l'avais pas fait pour des questions de facilité. C'était donc le moment ou jamais de se lancer. Au-delà du défi personnel que cela représente, cette décision prend également racine dans mon expérience de banquier et de conseiller du président Jacques Chirac, et dans les réflexions personnelles que j'ai développées depuis vingt ans. Les investissements réalisés chaque mois à taux zéro, voire négatifs, dans les pays matures ne rendent service ni aux investisseurs, ni au monde. Si on pouvait allouer une partie de ce capital de manière intelligente et raisonnable à l'énergie en Afrique, à l'agriculture en Amérique latine ou à la santé en Asie du Sud, ce serait positif pour ces pays, mais aussi pour les clients et pour le monde. La démographie a toujours raison. Si on n'est pas capable de financer le développement de ces pays, on pourra toujours construire un mur au Mexique ou mettre des navires en Méditerranée, le nombre de réfugiés ne cessera de grandir.

Vous rappelez pourtant que les financements ne sont toujours pas en phase avec les enjeux...

B. B. : En 2015, la communauté internationale s'est mise d'accord pour financer toute une série d'objectifs de développement durable, de lutte contre le changement climatique ou pour mieux financer le développement des pays émergents... En revanche, on ne s'est pas mis d'accord sur la manière de la financer. Cette même année, j'avais piloté le rapport  From Billions to Trillions : Transforming Development Finance, publié conjointement par la Banque mondiale, le FMI et différentes banques de développement. L'expression a marqué les esprits ! On peut débattre à l'infini sur les besoins financiers qui permettraient de répondre à ces objectifs, mais l'ordre de grandeur se mesure en « trillions », c'est-à-dire en milliers de milliards. Il faudrait chaque année 4 000 à 5 000 milliards pour financer les engagements qui ont été pris, à comparer à un PNB mondial qui avoisine les 100 000 milliards de dollars. Aujourd'hui, on consacre au développement des « billions », qui sont déjà des chiffres importants, quand les besoins s'expriment en « trillions ». On n'est pas dans le bon ordre de grandeur et le système ne va pas structurellement dans cette direction. En 2017, les green bonds (1) représentaient 200 milliards, les social impact bonds (2) 3 ou 4 milliards... C'est très intéressant, mais cela reste tout petit par rapport à la taille du marché.

Qu'est-ce que le financement privé peut donc apporter de plus par rapport au financement public ou aux grandes fondations philanthropiques ?

B. B. : Je crois beaucoup aux vertus de l'économie de marché, qui doit fonctionner dans le bon sens, avec les bonnes incitations et la bonne réglementation. Cela ne signifie pas qu'il n'y a pas besoin d'argent public, ni d'argent philanthropique, mais que ces différentes sources de financement doivent fonctionner ensemble. Pour réconcilier les besoins et les financements, il faut d'abord trouver les moyens de mobiliser les finances locales des pays, par l'impôt et par l'épargne. On l'oublie souvent, mais l'impôt est un signe de modernité ! En France, entre la Révolution et nos jours, le taux de prélèvements obligatoires est passé de 10 à 45 % et c'est ce qui a permis de financer les infrastructures dont tout le monde bénéficie aujourd'hui. Beaucoup de pays en développement ont encore un taux de prélèvement obligatoire de 10 à 20 %, ce qui ne permet pas de financer les infrastructures ou les besoins sociaux comme la santé ou l'éducation. Pour mobiliser l'épargne privée, il faut aussi développer les infrastructures financières, car dans ces pays l'économie reste souvent peu bancarisée et très informelle. C'est là qu'il y a les plus grandes ressources ! Une autre partie des investissements doit être financée par des ressources extérieures, philanthropiques, publiques ou privées. Pour financer l'enseignement primaire en Afrique, il vaut mieux s'appuyer sur des ressources publiques. Pour lancer des infrastructures portuaires ou d'électrification, le privé peut jouer un rôle, en lien avec des ressources publiques. Pour une campagne de lutte contre la malaria, il faudra plutôt des ressources publiques et philanthropiques. Il n'y a pas de règle unique... En revanche, il faut toujours du temps avant de mettre en place les infrastructures qui permettront de mobiliser les ressources.

Comment voulez-vous mobiliser ces ressources ?

B. B. : Il faut passer d'une culture où les gens financent et réalisent eux-mêmes les projets à une culture où on mobilise les ressources privées en s'appuyant sur les infrastructures publiques et philanthropiques qui existent déjà. Dans un premier temps, Blue Like an Orange a choisi de s'intéresser à l'Amérique latine car nous avons pu signer un accord avec la Banque Interaméricaine de Développement pour voir comment financer ensemble des projets autour du développement durable. Ce continent est le plus inégalitaire du monde, il souffre d'un déficit d'épargne et beaucoup de sujets locaux ont un impact global. Nous allons intervenir sur le financement d'infrastructures, d'entreprises en développement, essentiellement dans l'agriculture, la santé et l'éducation, et en apportant du capital à des institutions financières pour qu'elles financent des PME, du logement social... Nous voulons le faire en proposant de la dette « mezzanine », une forme de dette qui offre une flexibilité en termes de capitalisation des intérêts, de participation au profit, qui s'adapte mieux aux besoins des entreprises en croissance. Ce sont des produits financiers très courants en Europe et aux États-Unis, mais encore rares dans les pays émergents.

Jusqu'où Blue Like an Orange s'implique-t-il dans les projets ?

B. B. : Nous n'avons pas vocation à investir directement dans les projets, mais les équipes sont vraiment impliquées, avec la volonté d'avoir un impact et de pouvoir le mesurer car il ne s'agit pas de sacrifier la performance. Le partenariat est au cœur de notre ADN. On veut plutôt avoir une approche « Android » qu' « Apple » : ne pas être propriétaire de tout, mais fournir un système et offrir des produits qui permettent de connecter des entreprises, des financiers, des banques de développement, des associations, des philanthropes...

Dans votre ouvrage Money Honnie, vous disiez qu'il faut refonder la finance sur des bases saines et la remettre au service du bien commun. Ce secteur vous semble-t-il à même de repenser son propre modèle vers plus de responsabilité ?

B. B. : Sans doute pas. Il y a deux langages universels dans l'économie d'aujourd'hui, la finance et la technologie, avec dans les deux cas la tentation de monter au ciel, ce qui finit souvent mal... Comment peut-on alors canaliser cette tentation ? La régulation, comme la conformité, rassure mais ne se substitue pas à l'éthique et à l'éducation. Ce sont des sujets à 10, 20 ou 30 ans. Il est d'ailleurs intéressant de se placer dans une perspective de 100 ans et de regarder ce qui s'est passé depuis 1918. On voit un cycle de l'échec sur la période 1918-1945, où on a fait toutes les erreurs possibles au niveau financier, économique, diplomatique... Les Français des années trente se sont, d'une certaine manière, comportés avec les Allemands comme les Allemands l'ont fait ces dernières années avec les Grecs. En 1945, on tire heureusement les leçons des années précédentes, notamment grâce aux Américains et aux Britanniques. C'est l'époque où on monte le plan Marshall, le système de Bretton Woods, des Nations unies, la construction européenne, le GATT... qui ont constitué la matrice des Trente Glorieuses. Ce système a extrêmement bien fonctionné jusqu'à ce qu'il craque, dans les années 70, avec la fin de la convertibilité du dollar en or. On est de nouveau sorti de cette crise sous l'égide des Anglo-saxons, avec la révolution conservatrice de Ronald Reagan et Margaret Thatcher, la déréglementation des mouvements de capitaux... Ce modèle néolibéral a permis d'extraordinaires progrès pendant 20 ans, jusqu'à ce que ses excès ne le détruisent. Aujourd'hui, les Anglo-saxons proposent le Brexit et America First. On sait que le salut ne viendra plus des États-Unis ni du Royaume-Uni. Nous sommes à un moment où il n'y a plus de leadership et pas de suite naturelle à ce que nous connaissions jusqu'à présent.

Dans quelle mesure la conjoncture internationale qui se durcit et le retour du protectionnisme entre les grandes puissances mondiales menacent-ils la construction de ce modèle plus inclusif que vous appelez de vos vœux ?

B. B. : La vraie tension est liée à la politique monétaire américaine et à la hausse des taux américains. Un certain nombre de pays émergents qui se sont financés en dollars, comme l'Argentine ou la Turquie, ont effectivement des problèmes. Mais, dans une perspective à 30 ans, la croissance est là. Avec 1,6 % de croissance, la France est à son potentiel, voire même au-dessus. La croissance mondiale sera de 2,5 à 3 %. La différence viendra de l'Afrique, de l'Amérique latine et de l'Asie du Sud. Il faut vivre avec ces tensions et c'est là que le partenariat public-privé prend toute son importance. Investir à taux zéro dans une logique de coffre-fort n'est pas tenable à moyen terme. Il faut reprendre des risques car, à 30 ans, c'est dans les pays en développement que se situent les besoins et la croissance.

Quelle est la part d'utopie dans le tournant que vous avez donné à votre carrière ?

B. B. : Ce n'était pas forcément de l'utopie, mais il fallait quand même une part de rêve. Chaque jour qui passe, je mesure cette part de rêve, mais c'est aussi ce qui procure la passion de le faire. J'y mets de l'argent, j'ai des investisseurs intelligents qui y croient et qui partagent mon analyse. Il y a quand même quelque chose derrière ! J'aimerais évidemment faire partie de ceux qui feront évoluer les choses, mais le sujet majeur reste de trouver le paradigme des 20 ou 30 prochaines années. Et, pour le moment, je ne le vois pas émerger. Est-ce qu'après Bretton Woods et l'ordre néolibéral, on va voir émerger l'ordre du développement durable ? Je le souhaite mais je n'en suis pas encore sûr... 


(1) Green bonds : obligations émises sur les marchés financiers par une entreprise, une association ou une organisation internationale afin de financer un projet ou une activité à bénéfice environnemental.(2) Social impact bonds : obligations financières émises par le secteur public auprès d'acteurs privés afin de financer des projets sociaux, et dont le paiement est conditionné à la réussite du projet.

 
BIO EXPRESS
 
Bertrand Badré, CEO et fondateur de Blue Like an Orange Sustainable Capital
Bertrand Badré est Président fondateur de Blue like an Orange Sustainable Capital, créé en 2016 et spécialisé dans les investissements économiquement et socialement durables. Après avoir commencé sa carrière au ministère des Finances et à la banque Lazard, il a rejoint en 2003 le cabinet du président Jacques Chirac en tant que conseiller pour l’Afrique dans le cadre du G8. Il a contribué à créer la taxe de solidarité sur les billets d’avion. De retour dans la banque à partir de 2007, il a été directeur financier du Crédit Agricole (2007-2012), puis du Groupe Société générale (2012-2013). De 2013 à 2016, Bertrand Badré a été directeur général de la Banque mondiale. Il est l’auteur de Money Honnie : si la finance sauvait le monde (2016).

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