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« Mobiliser la société civile devient un enjeu majeur pour recréer un socle commun »

Entretien : - fondateur de Make.org

Publié le 19 janvier 2018

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Les Civic Tech s'appuient sur la mobilisation citoyenne pour améliorer la société. Ces plateformes participatives permettent aux citoyens de s'engager dans de nouvelles interactions, plus représentatives de leurs véritables aspirations ou davantage en phase avec leur vécu. Grâce au développement des énergies collectives, la société civile peut prendre toute la part qui lui revient dans la construction d'un monde en pleine évolution.

Quelles transformations du fonctionnement de la démocratie traduisent le développement Civic Tech ?

Axel Dauchez – La Civic Tech se situe à la rencontre de deux facteurs sociétaux. D'une part, un constat assez général que la démocratie fonctionne de moins en moins bien, avec une impuissance structurelle du politique et un processus électoral qui n'est plus capable de produire une véritable transformation. La distance qui se crée entre les citoyens et la vie publique entraîne une fragmentation du pays, qui se retrouve avec un socle commun de plus en plus faible. La société civile est, elle aussi, à un tournant. Chez les citoyens, la volonté de s'engager ne cesse d'augmenter. Les entreprises constatent qu'elles doivent désormais justifier leur existence économique en apportant la preuve de leur intérêt sociétal. Dans des temps qui deviennent de plus en plus incertains, beaucoup de citoyens sont inquiets et ont du mal à se projeter dans l'avenir. Les mobiliser massivement devient un enjeu majeur pour recréer un socle commun. 

Quelle approche avez-vous privilégiée avec Make.org ?

A. D. – Il y a plusieurs types de Civic Tech. Des accélérateurs de la démocratie locale, qui s'intéressent à la relation entre la ville et ses administrés. Ce modèle fonctionne très bien aux États-Unis et en France, par exemple avec une startup comme Fluicity. D'autres, comme Voxe.org, améliorent le processus électoral en s'adressant à un citoyen augmenté et en proposant des comparateurs de programmes. Chez Make.org, nous voulons créer un nouveau mode d'expression populaire et de mobilisation citoyenne pour transformer la société entre les élections. À travers des questions ouvertes posées aux citoyens sur une plateforme technologique, indépendante et non partisane, nous créons des lieux d'émergence populaire selon un processus d'engagement léger et progressif. Les questions portent sur l'économie, le social, la sécurité, le terrorisme, l'éducation ou les institutions... Les propositions qui remontent sont analysées et nous les traduisons en actions concrètes en collaboration avec des entreprises, des associations, des médias, des institutions et des collectivités locales. L'entreprise pourrait aussi être un bon terrain d'expression, par exemple pour sonder les salariés sur la manière de faire progresser le chiffre d'affaires. 

Ces formes de mobilisation ne concernent-elles pas surtout une minorité de la population qui avait déjà pour habitude de s'engager via d'autres vecteurs ?

A. D. – En France, l'engagement est souvent vécu comme quelque chose d'un peu intimidant. On estime en général qu'un à deux millions de citoyens s'engagent dans les associations ou les partis politiques, mais c'est une population assez vieillissante et plutôt marquée politiquement. Dix millions de personnes font des dons lors du Téléthon ou à la suite de catastrophes. Les pétitions, qui sont avant tout un système d'émergence des groupes d'intérêt, mobilisent environ sept millions de personnes. Cela représente encore des volumes très importants, qui permettent à ce mode d'expression de continuer à faire du bruit, mais les pétitions déclinent considérablement en termes d'impact. L'enjeu, avec Make.org, consiste à amener au moins dix millions de personnes vers des actions concrètes, qui permettront d'avoir un impact significatif pour améliorer la société. Nous avons monté un programme sur trois ans pour transformer cette manne d'idées en dix actions qui seront mises en œuvre à l'échelle du pays dans le domaine des transports du quotidien, de la recréation du lien social, dans l'accès à la culture pour tous ou dans la chance que l'on peut donner à chaque jeune. 

Quels types d'actions ont été mis en œuvre par le biais de l'action de la société civile et où en êtes-vous sur ce point ?

A. D. –Il y a beaucoup d'exemples dans divers endroits du monde... Fin 2016, en Inde, un projet de loi anti-corruption et anti-évasion fiscale a abouti à la destruction des plus gros billets ayant cours dans le pays. Le mouvement avait été initié quelques années plus tôt par la société civile et le mouvement India Against Corruption. Les citoyens indiens avaient été invités à se connecter sur un site, où ils pouvaient raconter leur expérience face à un fait de corruption, ce qui a aidé à mieux comprendre les rouages du phénomène. En France, nous avons coorganisé avec l'École d'affaires publiques de Sciences Po, Les Echos Start, Facebook et Bluenove un programme #Inventons2017, qui a fonctionné comme un laboratoire pour rafraîchir l'élection présidentielle. Pendant six semaines de consultation, à partir de novembre 2016, des citoyens de moins de trente ans ont été invités à concevoir des programmes d'action politique correspondant à leurs aspirations. Plus de 4 000 propositions ont émergé grâce à la participation de plus de 40 000 jeunes. Cinq projets concrets ont été présentés aux candidats en mars 2017. Deux d'entre eux ont déjà été incubés : un système de profiling prédictif de décrocheurs scolaires et un outil de formation professionnelle par verticale métier basée sur une formation pair à pair qui fonctionne comme un compagnonnage 3.0. Début janvier, nous en lançons un troisième autour d'une « dotation tremplin », qui est en train d'être reprise dans une proposition de loi. Il s'agira de donner 5 000 euros à chaque jeune pour lui permettre de passer son permis de conduire, monter sa boîte... Une autre action est en cours de développement avec la SNCF, Manpower, JP Morgan et l'Institut de l'entreprise sur la manière dont les nouvelles technologies peuvent aider à transformer le travail. Fin 2017, nous avons aussi lancé une grande consultation sur les violences faites aux femmes pour que chaque femme victime puisse être mise en contact dans l'heure avec une autre femme ayant déjà vécu des violences ou une personne de son quartier qui pourra l'accompagner. Sur ce sujet, la transformation ne pourra venir que de la société civile. Il faut donc pouvoir mener une action à cette échelle. 

Comment les pouvoirs publics ou politiques accueillent-ils les initiatives de la Civic Tech ?

A. D. –Ils cherchent tous les moyens de réengager les citoyens entre les élections. Les pouvoirs publics sont donc extrêmement attentifs et intéressés par ces démarches. On le voit par exemple avec l'accueil qui a été réservé à notre proposition de question citoyenne hebdomadaire au gouvernement, posée à l'Assemblée nationale. Durant la semaine qui précède la séance des questions au gouvernement, Make.org consultera plusieurs dizaines de milliers de citoyens sur la question qu'ils souhaitent poser et les cinq questions les plus populaires seront transmises à l'Assemblée nationale. À l'occasion des élections européennes, notre action va prendre une dimension européenne avec une opération qui permettra d'interroger dix millions de personnes sur une même question : comment réinventer l'Europe ?

Comment concilier l'action des Civic Tech avec la fracture numérique qui existe encore, y compris dans l'Hexagone ?

A. D. – La fracture est souvent moins technologique que générationnelle ou économique. Pour autant, dans tous les grands débats que nous lançons, nous ouvrons toujours un mode de consultation par téléphone. Notre système ne repose pas sur une logique de sondage mais sur un système de concentration de l'énergie de ceux qui veulent que cela change. Il faut donc être vigilant à ce que les filets que l'on lance touchent tout le monde, mais nos participants ne seront jamais complètement représentatifs de la population.
 
BIO EXPRESS
 
Axel Dauchez, fondateur de Make.org
Axel Dauchez a dirigé plusieurs sociétés dans le domaine de la publicité chez BDDP & Tequila Interactive (1998-2001), de la production audiovisuelle chez MoonScoop (2002-2010) et de la musique chez Deezer (2010-2014). À cette date, il est nommé président de Publicis France, groupe qu’il quitte fin 2016 pour se consacrer à Make.org, startup de la Civic Tech qu’il avait fondée fin 2015 avec Alicia Combaz (ex-Deezer) et Samuel Bernard (ex-Criteo).
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