« N'augmentons pas l'homme, mais les capacités de l'IA pour accompagner l'homme !»

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La médecine vit une véritable révolution sous l'impulsion des nanotechnologies, de l'intelligence artificielle et des technologies cognitives. Bientôt, bon nombre de ses fonctions actuelles pourront être réalisées par des algorithmes, le médecin spécialiste deviendra alors un hyper-technicien mâtiné d'ingénieur, qui se concentrera sur les gestes à risque et travaillera en complémentarité avec les autres professionnels de santé. Le médecin généraliste aura un rôle de « bioconseiller », appréhendant le malade dans toutes ses composantes. La philosophie s'invite dans ce paysage face aux avancées de la recherche autour de l'homme augmenté...

En quoi les nouvelles technologies vont-elles changer le rôle et la pratique du médecin ?

Guy Vallancien - L'intelligence artificielle fera de plus en plus de diagnostic à la place des médecins, dont le cerveau fonctionne déjà par algorithmes. L'ordinateur Watson d'IBM a déjà rattrapé certaines erreurs de diagnostic. À l'avenir, on peut imaginer que la population aura dans son ordinateur une application personnelle dans laquelle chacun décrira ses habitudes de vie et indiquera ses pathologies. Cette « box » cryptée permettra de dialoguer et d'aider au diagnostic. En médecine ambulatoire, on commence à poser des patches connectés qui font remonter en continu les informations dont le médecin a besoin. Avec le « machine learning », toutes les indications de traitement qui relèvent de l'ordinaire pourront être traitées par des algorithmes... L'intelligence artificielle et les sciences cognitives vont déposséder les médecins d'une partie de leurs fonctions actuelles, mais on aura toujours besoin d'eux pour le contact avec le patient. Nous serons repositionnés sur ce qui fait notre vraie valeur ajoutée : notre capacité à saisir les détails qui font l'unicité d'une personne, à la mettre en confiance et, éventuellement, à transgresser la règle pour répondre à la demande d'une personne fragilisée par la maladie. Environ 10 % des gens n'entrent pas dans le cadre des indications fournies par les autorités de santé et des associations savantes, pour des questions culturelles, personnelles, familiales, socioprofessionnelles ou religieuses. En tant que médecin, cette relation avec le patient est mon rôle le plus valorisant et le plus utile. C'est aussi ce qui fait que ce métier est passionnant !

Ces évolutions renforceront-elles l'essor de la « média-médecine », où la technique intervient entre le médecin et son patient ?

G. V. - En inventant le stéthoscope, Laennec avait commencé à éloigner le médecin du patient tout en optimisant le résultat de l'examen. Aujourd'hui, les progrès de la biologie et de l'imagerie permettent de dresser un diagnostic bien avant l'apparition des symptômes. L'échographe est le stéthoscope du XXIe siècle. De nouveaux éléments de la médiation permettront d'aller encore plus loin et d'intervenir très en amont des pathologies. Des essais sont en cours pour combattre la maladie grâce aux nanotechnologies ou aux nanorobots, qui feront le diagnostic à l'intérieur même du corps et porteront le bon soin dans les cellules malades, sans altérer les cellules saines. Les objets connectés favoriseront le maintien à domicile des personnes âgées... La médecine connaît une phase de transformation profonde, sans parler des progrès que nous n'envisageons pas encore et qui pourraient tout remettre à plat ! Toutes ces innovations n'entreront dans les mœurs que si tout le monde en voit bien l'intérêt. Cela se fera sans doute au prix d'un long combat, comme cela a été le cas en chirurgie lors de l'introduction de la robotique. Dans un monde où l'innovation s'accélère, il faut encore vingt ans pour qu'une innovation médicale se déploie et quarante ans pour qu'elle passe dans la loi...

Qu'est-ce que cette mutation implique sur la formation des médecins ?

G. V. - Elle va amener une modification profonde des études de médecin. Il s'agira d'introduire dans la formation l'art de la psychologie et de la communication pour les futurs généralistes, et les sciences numériques afin de maîtriser les outils nécessaires à une bonne pratique. La solution passera par la création de véritables campus pluridisciplinaires, où les étudiants pourront se rencontrer, discuter, élaborer des projets... Dans tous les domaines de la médecine, on aura à la fois besoin d'hyper spécialistes, parfaitement au fait des dernières technologies et des innovations, et de profils plus généralistes, qui aborderont les sujets de manière plus globale.

Et sur l'organisation du système de santé ?

G. V. - Avec la télémédecine, la donnée la plus importante ne sera plus la distance ou le temps d'accès à un centre de santé, mais le nombre de mégabits que les réseaux pourront transporter. Pour s'attaquer aux déserts médicaux, il faut donc couvrir d'urgence l'ensemble du territoire en haut débit. Nous avons tous les moyens techniques et humains pour transformer les déserts médicaux en « oasis de santé ». La télétransmission des données permet d'envisager une organisation du système de santé à trois niveaux. Dans les villes moyennes, 8 000 à 10 000 maisons de santé réuniraient chacune 30 à 40 professionnels de santé dans différentes disciplines. Elles seraient complétées par des lieux satellites dans les villages, où ces personnels se rendraient à tour de rôle pour porter la prévention et les soins. Les maisons de santé seraient reliées aux centres hospitaliers et aux CHU. Pour créer un cercle vertueux entre la recherche et la pratique, nous devrons faire revenir les industriels du médicament et des matériels médicaux dans les CHU afin de tester les nouvelles molécules et les nouveaux produits de santé. L'hôpital devra intégrer davantage de management dans ses modes de production. Son financement doit aussi évoluer vers plus d'autonomie et de liberté. La facturation à l'acte n'est économiquement pas tenable... Dans cette nouvelle organisation, on n'aurait pas forcément besoin de plus de médecins, car ils ne devraient intervenir que dans les cas où il y a une prise de risque. Beaucoup d'actes peuvent être délégués à des personnels paramédicaux aux niveaux de compétence et de responsabilité variables. Le travail devra de plus en plus s'organiser en réseau. Avec leur pratique des réseaux sociaux, les jeunes médecins ont déjà cette culture collaborative.

Une partie de la recherche médicale travaille sur « l'homme augmenté ». Dans votre dernier ouvrage, vous êtes très critique sur ce sujet...

G. V. - La vocation des médecins consiste à éliminer ou à diminuer la souffrance humaine, à réparer les dysfonctionnements. Je m'oppose totalement à l'augmentation des capacités de l'homme sain. Ce n'est pas en augmentant nos capacités cognitives et physiques que nous créerons plus « d'être », en termes de densité et de profondeur d'humanité. N'augmentons pas la personne humaine, mais les capacités de l'intelligence artificielle pour accompagner l'homme ! La vision des ingénieurs est mécaniste alors que l'homme est biologique. Nous serons tentés de faire naître un « homme nouveau », véritable monstre qu'il nous faudra détruire sur le champ. De manière assez paradoxale, on interdit les anabolisants dans le sport et on veut créer des « anabolisants numériques ». C'est une inconséquence de l'homme démiurgique confronté à lui-même ! Il n'est d'ailleurs pas sûr que notre cerveau accepte une telle augmentation de nos capacités. Ce ne sont pas notre physique ou notre quotient intellectuel qui font de nous des êtres humains, car une grande partie de l'intelligence est émotionnelle et relationnelle. Avec l'homme augmenté, on n'est plus dans cette complexité de la nature humaine. À ne courir qu'après l'augmentation de notre quotient intellectuel, nous réduisons l'homme à un ordinateur. C'est une vraie question philosophique, qui suppose une prise de conscience mondiale, un peu comme le réchauffement climatique. Aujourd'hui, l'Europe décroche face à une recherche américaine qui alimente à coup de milliards de dollars le développement de l'intelligence artificielle. Sur la côte Ouest des États-Unis, l'armée est demandeuse et passe des contrats juteux avec l'industrie, tandis qu'Hollywood produit des films et des séries qui façonnent les mentalités à la fiction des « supermen ».

Par quels biais peut se faire la prise de conscience que vous appelez de vos vœux ?

G. V. - Pour amorcer le débat sur ce que l'on veut faire de l'homme de demain, je veux créer une « World Consultation on Human Being », en posant une dizaine de questions sur Facebook : « est-ce que l'intelligence artificielle vous inquiète ou pas ? », « est-ce que les robots vont nous aider ou nous détruire ? »... Il faut passer par cette large consultation pour que le grand public prenne conscience des enjeux en cours, comme cela avait été fait pour le climat. Au lieu d'augmenter la personne humaine, je propose de réfléchir à notre condition et à nos relations interpersonnelles. La famine menace la corne de l'Afrique et tout le monde s'en fiche. Ce monde est-il sérieux ? On commence à avoir suffisamment de connaissances pour ouvrir un grand débat et décider comment réguler l'avenir de l'industrie numérique. J'aimerais promouvoir le pan humanisme, en tendant la main à mes frères en détresse, plutôt que de me perdre dans les délires du transhumanisme et du posthumanisme.
 

bio express
 
Guy Vallancien, Chirurgien urologue
Guy Vallancien est chirurgien urologue, spécialiste en cancérologie chirurgicale et pionnier de la chirurgie cœlioscopique et robotique. Membre de l'Académie nationale de médecine et de l'Académie de chirurgie, professeur honoraire d'urologie à l'université Paris-Descartes, il a conseillé plusieurs ministres de la Santé et réfléchit sur le thème de l'organisation des soins dans le cadre de la « Convention on Health Analysis and Management (CHAM) », qu'il a fondée. Il est l'auteur de La médecine sans médecin (2015, Gallimard) et de Homo Artificialis, pour un humanisme numérique (2017, Michalon).

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