« Ne ratons pas la transformation : elle doit être inclusive !  »

Entretien : - Chef économiste d'Euler Hermes et directeur de la recherche d'Allianz
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La transformation numérique crée un nouveau monde, qui oblige les entreprises, les administrations, les consommateurs et les citoyens à s'adapter, parfois de manière assez brutale. Si le digital joue un rôle de catalyseur et d'accélérateur, tout le monde n'est pas en l'état adapté aux évolutions en cours. Cette révolution devra embarquer la plus grande part de la population dans cette mutation pour que les opportunités en germe bénéficient au plus grand nombre.

Quel regard portez-vous sur la transformation de l'économie en cours ?

Ludovic Subran - La transformation en cours ne concerne pas uniquement le digital. Elle change la façon dont on vit et dont on est acteur de l'économie. Nous sommes entrés dans une période de pré-renaissance. Ces périodes sont passionnantes, mais toujours marquées par un certain flottement et des doutes. Historiquement, on a vu qu'elles peuvent générer des réactions assez violentes, des soulèvements, parfois des guerres. Nous sortons d'une phase assez longue et assez simple à comprendre, où des matières premières entraient dans un processus de fabrication de produits standardisés ou de services. L'économie digitale qui est en train de naître change cette approche fordiste de l'économie. Dans beaucoup d'activités, les gens deviennent la matière première. Il ne s'agit plus de leur procurer un bien, mais une expérience. On le voit notamment avec l'arrivée d'entreprises plateformes qui répondent aux différents besoins de la population, avec l'accès à l'information qui s'est démocratisé grâce à Internet ou avec le passage à une économie d'usage.

Qu'est-ce que cela change sur la manière de vivre l'économie ?

L. S. - Cette période de doutes est très difficile à vivre. La première phase de mondialisation, marquée par l'ouverture des marchés, avait bénéficié à tout le monde. La deuxième phase a été beaucoup plus malheureuse, car elle a détruit des emplois. Depuis sept ans, la croissance de l'économie mondiale est assez léthargique. Sans croissance des prix, les entreprises n'investissent plus suffisamment. Aujourd'hui, le problème vient même plutôt d'une spirale déflationniste tirée par la baisse du prix des services. La société d'usage profite davantage aux classes moyennes et supérieures. Le reste de la population ne voit pas tellement les bénéfices de cette déflation et subit de plein fouet les problèmes d'emploi. L'avenir des pays se jouera donc en grande partie sur la manière dont ils parviendront à associer la plus grande part de la population dans ces évolutions. Il faut être vigilant à ce que la transformation soit inclusive et pas inégalitaire. Cela nécessite sans doute de passer plus de temps à faire entrer dans la révolution numérique ceux qui en sont les plus éloignés, de s'assurer que l'on n'exclut pas les gens en transformant trop vite, de trouver les moyens de réduire les déterminismes sociaux en rendant les gens plus employables, de développer la culture de l'effort et de la ténacité, de diminuer la peur de l'échec...

Qu'est-ce que la transformation implique pour les entreprises et les administrations ?

L. S. - Quel que soit leur degré d'aversion au risque, les entreprises doivent investir dans la transformation, garder des objectifs de rentabilité, parfois faire face à des disruptions qui sont très violentes... Le privé est en première ligne, car tous ces phénomènes arrivent en même temps. Les secteurs les plus proches des consommateurs sont ceux qui ont le plus de risques d'être disruptés.
Beaucoup de secteurs se sont déjà déstructurés et on ne sait pas encore comment tout cela va se recomposer. En une dizaine d'années, l'hôtellerie a dû s'adapter à quatre révolutions : se doter d'un site Internet, pratiquer le revenue management, s'adapter à l'ère de la satisfaction client, puis à un univers où tout le monde devient hôtelier. Le retail est aussi en train d'évoluer et de se rapprocher de la demande. Dans cette transformation, les directeurs financiers ont un rôle fondamental. Alors qu'ils étaient habitués à tenir les coûts au cordeau, ils doivent apprendre à piloter les investissements. Dans le secteur public, les pays qui n'avaient pas d'infrastructure montrent le chemin, car ils ont une plus grande propension à s'autodisrupter, à passer directement au peer-to-peer. Au Rwanda, l'administration est financée sur les résultats et non sur les moyens. Le Kenya est très avancé dans la banque mobile.

Quelles sont les opportunités pour les zones désindustrialisées ou en voie de désertification commerciale, qui semblent reléguées hors du champ de la modernisation ?

L. S. - La digitalisation regorge d'opportunités pour ces zones et va permettre d'améliorer la qualité de vie à travers l'e-santé, l'éducation, le niveau de services proposés... Il y a partout sur le territoire de plus en plus de bassins de vie où on ne compte plus d'unités de production. Il faut profiter de la transformation en cours pour réinvestir et amener de l'innovation au plus près de la population dans une logique d'utilisateur contributeur. Si on ne fait pas bouger le capital, le travail va vers le capital. À trop centraliser les investissements autour de l'innovation, on finirait par créer encore plus de désertification des espaces ruraux et davantage de concentration de la population dans les zones périurbaines.

Quels enseignements peut-on tirer des pays qui ont pris de l'avance dans leur transformation digitale ?

L. S. - Ils montrent qu'il n'y a pas de causalité négative entre le digital et l'emploi : ceux qui ont le plus de robots sont aussi ceux qui ont le moins de chômage. Ces pays sont devenus plus efficaces, mais certains commencent parfois à avoir du mal à exporter les fruits d'une transformation très avancée. Dans le monde qui se crée, ce qui compte c'est la propriété intellectuelle, les innovations techniques, les réseaux, la marque, la réputation... Être présent sur les secteurs de l'expérience devient un enjeu national d'influence et d'influence internationale. Tout le monde n'en bénéficie pas de la même manière. Les startups et les licornes restent principalement situées aux États-Unis et en Europe, car les sources de financement sont bloquées dans cette partie du monde. Il faudra voir comment les pays qui prennent de l'avance pourront bénéficier à l'ensemble du monde. Sinon, on mettra en place un écosystème où il y aura toutes les raisons pour que les tensions entre les pays s'expriment.

De quelle manière la transformation numérique change-t-elle la manière de mesurer l'économie ?

L. S. - Les outils de mesure comme le produit intérieur brut (PIB), issus de la révolution industrielle, ne sont plus totalement adaptés à la nouvelle donne. Les services sont traditionnellement mesurés à partir du coût de revient. On voit bien que certaines personnes sont prêtes à payer davantage pour des services de meilleure qualité, qui ne coûtent pas forcément plus cher. Il y a déjà eu des tentatives pour mesurer l'économie informelle ou l'hédonisme procuré aux utilisateurs. Il faut aussi réussir à prendre en compte l'économie de la connaissance, qui est devenue exponentielle.

 
bio express
 
Ludovic Subran, Chef économiste d'Euler Hermès et directeur de la recherche d'Allianz
Ludovic Subran a rejoint Euler Hermes en 2011 en tant que chef économiste. Depuis 2016, il est également directeur de la recherche macroéconomique d'Allianz. Précédemment, il a travaillé pour le ministère des Finances, les Nations-Unies et la Banque Mondiale, où il a conseillé de nombreux gouvernements sur la politique économique. Ludovic Subran enseigne à HEC et Sciences-po et a été nommé Conseiller du Commerce extérieur de la France en 2016. Ludovic est aussi membre du Conseil Stratégique d'EY Western Europe and Maghreb.



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