« Reconnaître l'irremplaçabilité des êtres fait partie de l'ADN de l'entreprise »

Entretien : - Psychanalyste, philosophe et membre du CCNE
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Au contact de la machine, l'humain voit ses capacités augmenter. Les évolutions technologiques et la montée en puissance des sciences analytiques posent la question de son remplacement dans l'entreprise. Ces transformations amènent à s'interroger sur l'identité de cet homme augmenté et sur sa place dans un monde en quête de performance. Elles annoncent une révolution culturelle et citoyenne.

Quels types de questions soulève la notion d'homme augmenté dans l'entreprise ?

Cynthia Fleury – Tout dépend déjà de ce que l'on entend par « homme augmenté » : une augmentation extérieure, une modification interne de l'humain ou une réparation par rapport à ce que la société considère, à l'instant T, comme des vulnérabilités ? Un collaborateur doté d'outils extérieurs va sans doute acquérir de nouvelles capacités, mais cela générera aussi une obsolescence des compétences et des liens sociaux qu'il avait noués précédemment avec son entourage. Sur le papier, cela peut sembler séduisant, mais cela peut aussi devenir un grand exercice de solitude. Même si on a l'impression que la machine s'humanise, en réalité c'est toujours le collaborateur qui se rapproche de la machine et avec le langage le plus basique qui soit : le code. Or, le contact prolongé avec la machine est épuisant, surtout quand elle ne fonctionne pas et qu'il y a de moins en moins de personnes compétentes pour débloquer un système devenu très complexe. S'il est question de transhumanisme, on aura alors affaire à un homme bionique, équipé de prothèses et de puces électroniques. Continuera-t-il d'avoir le sentiment d'un corps unitaire ? Probablement, même si avoir un corps dont les pièces peuvent être réparées est une nouvelle étape pour la question identitaire. Les révolutions du symbolique ne sont pas closes et l'imaginaire avance à la vitesse de la lumière par rapport à la viabilité technologique. Il n'est pas impossible que, dans un temps plus ou moins proche, les individus considèrent que l'augmentation soit le seul soin possible, et pas seulement la réparation. La question qui se pose alors est celle des discriminations renforcées entre ceux qui auront des avantages compétitifs forts et les autres. Le fantasme de l'augmentation est aussi vieux que le monde. Il y a une forme d'appropriation culturelle de cette idée, au sens où elle fait « rêver » une grande majorité d'entre nous. En revanche, son appropriation socio-économique est proche du néant.

Comment l'homme augmenté peut-il s'inscrire dans des évolutions technologiques de plus en plus rapides ?

C. F. – Il y a une forme d'insatiabilité de l'homme qui croit souvent que le quantitatif est une amélioration. Or, le quantitatif n'est pas le qualitatif : la performance n'est en rien la plénitude. Dans la course avec la machine, la machine est toujours plus forte que l'homme, car elle a été créée pour cela. En revanche, on peut lui déléguer une quantité de tâches, sans en faire un nouvel asservissement, et dégager un temps plus important pour d'autres activités. Ce temps libéré pourrait être un temps propre, mais aussi un temps citoyen. Quel sera alors le modèle socio-économique de ce temps libéré ? Quand une partie significative des emplois aura disparu, on ne voit pas comment le système ancien pourra se maintenir. Que fera-t-on si une grande partie des travailleurs ne peut pas convertir sa compétence ? Les gens participent chaque jour à la construction de l'économie de la donnée, mais ils n'en retirent pas le moindre dividende. On n'échappera pas à une révolution culturelle, car il faudra créer le nouvel âge de l'État-providence et réfléchir à la modélisation économique de la citoyenneté capacitaire. La question du revenu universel va se poser inévitablement. Cela procédera de la même révolution que l'abolition de l'esclavage, qui avait représenté un saut dans l'inconnu pour tout un système et qui a obligé les acteurs économiques à se réorganiser.

Dans un monde de plus en plus analytique, un modèle basé sur l'analyse du passé est-il le mieux à même d'envisager l'avenir ?

C. F. – Tous les algorithmes sont programmés pour faire surgir du nouveau, mais, en réalité, ils extrapolent les données à outrance. Sur certains points, c'est intéressant. Sur d'autres, cela a ses limites, car on s'installe dans une puissance de conformisme incroyable. Plus on cherche à modéliser l'émergence, plus on modélise un simulacre d'émergence. Ces méthodes rassurent ceux qui sont en régime d'incertitude, mais elles favorisent le court terme sur la transformation réelle, qui surgit le plus souvent d'une combinaison non maîtrisée entre le hasard et l'intelligence. 

Comment aborder la perspective d'être remplacés par des robots ?

C. F. – Avant d'arriver au robot, il y a différents niveaux de remplaçabilité. Cela peut être lié à l'obsolescence de nos compétences face à l'émergence de nouveaux métiers, à la précarisation et à l'intermittence du monde du travail, ou encore au travail dissimulé, que chacun d'entre nous effectue quand nous réalisons, par exemple, nous-mêmes sur Internet ou sur des bornes interactives des opérations qui nécessitaient pendant longtemps l'intervention d'un humain... La robotisation ou la puissance analytique peut impliquer une forme de confiscation de la décision ; il est donc important de veiller à l'idée d'une limitation de cette « aide » à la décision. Le robot peut aussi être source d'empathie artificielle et trouver une vraie utilité, par exemple dans le traitement de certaines pathologies. Dans les entreprises, aujourd'hui, la règle est souvent de remplacer ou de jeter les gens. Elles n'ont pas de vision de la valeur de leur capital humain et on arrive à une dévalorisation des sujets que nous sommes. Reconnaître l'irremplaçabilité des êtres fait partie de l'ADN de l'entreprise. Il y a des révolutions comportementales et culturelles majeures à mener.

Comment embarquer l'ensemble des collaborateurs dans ces évolutions ?

C. F. – Cela suppose des managements plus inclusifs et conscients des différents profils des collaborateurs ; l'exclusion n'est pas une fatalité mais elle nécessite de vrais moyens pour lutter contre. On « embarque » quand on se sent plus « agent » d'une transformation, lorsque l'on partage des connaissances. Là, tous les dispositifs de partage peuvent être utilisés : des hackings sociaux aux Fablabs... De manière plus générale, les entreprises peuvent grandement participer à la régulation publique, dans la mesure où elles ont aussi l'avantage d'être des laboratoires et pionnières en termes d'évolution des pratiques et des comportements. Beaucoup d'entre elles comprennent le bénéfice qu'elles peuvent tirer de leur engagement en matière de responsabilité sociale et sociétale. 


 
Bio Express
 
Cynthia Fleury, membre du Comité consultatif national d'éthique (CCNE)
Cynthia Fleury est philosophe et psychanalyste. Elle enseigne à l'American University of Paris et est membre du Comité consultatif national d'éthique (CCNE). En tant que psychanalyste, elle est marraine d'ICCARRE, le protocole d'intermittence du traitement du Sida, et membre de la cellule d'urgence médico-psychologique du Samu. Elle est l'auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels Métaphysique de l'imagination (2000), Dialoguer avec l'Orient, retour à la Renaissance (2003), Les pathologies de la démocratie (2005), La fin du courage. La reconquête d'une vertu démocratique (2010) et Les irremplaçables (2015).

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